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L’envoi de Derrida
Joseph
Cohen
Penser un
envoi à même la
pensée et au cœur de ce que la pensée n’aura pas encore pensé – telle
aura été l’exigence imprescriptible, sans mesure et sans réserve, de
cette signature et de ce nom.
Penser une
voix aussi.
Une voix qui ne se
laisserait jamais définir ou expliciter autrement qu’à partir de
l’éloignement du proche, qu’à
partir de l’étrangèreté de ce qui approche, c’est dire,
qu’à
partir de
ce qui rassemble sans
rassembler la proximité et, en elle, selon une inclusion sans
intériorité, le lointain. Comme si
penser à partir de
s’éloignait du même coup de soi-même, en se dédoublant, en se
divisant ou en se dépliant infiniment, sans recours ni secours, de son
propre et de tout ce qui marque et institue un lieu dit propre ou une
position du propre. Une voix,
en somme, qui s’entendrait exemplairement et s’écouterait singulièrement
comme un envoi
et comme ce qui dans un envoi s’envoie. Toute l’écriture de Derrida
n’aura tenu qu’à opérer, en silence, ce reploiement du penser en ne
cessant de le césurer et de le départir de toute possibilité de
s’arrimer à quelque rive, à quelque lieu, à quelque stance ou instance
théorique ou pratique, l’envoyant ainsi s’éloigner toujours au plus loin
de soi-même se différer déjà au-delà et en deçà de toute
ligne de pensée
qui l’aura rassuré et l’aura conforté dans et par l’explicitation d’un
discours. Depuis un « lieu » tout autre que le lieu rassurant ou
confortant d’un discours donc, Derrida aura envoyé le penser se
perpétuer dans son tremblement, se resserrer dans son étranglement, s’indéfinir
ou se disséminer
loin de son essence et de sa consistance, de sa cohérence et de sa
complétude au point de ne plus pouvoir ni savoir penser
à partir de.
Cet envoi
de la pensée aura ainsi commandé une
percée de la
pensée, quelque chose comme son excavation, son implosion ou son
explosion. Voilà que nous nous trouvons donc au seuil d’un abîme qui
depuis toujours nous est resté impensé. Et cette
percée de la
pensée d’où la possibilité d’un jugement aura été résolument exclue et
d’où se fera sentir une incompatibilité entre l’événement du penser et
la faculté de juger, demeure toujours hors de toute détermination ou de
toute réflexion et se tient déjà au-delà ou en deçà de tout ce que la
subjectivité aura pu tenir, retenir et contenir. Elle ne fera surgir que
les limites de l’appropriation et de la réappropriation en n’énonçant
déjà qu’une disparition, en ne faisant scintiller qu’une dispersion et
en ne recueillant qu’une invincible et inéluctable « déconstruction » de
la réflexion philosophique. Et ce, non pas tant pour en saisir ou en
ressaisir une origine plus originaire, quelque archi-originarité
fondamentale, quelque Grund absolu ou
Wesen congénital, mais bien plutôt pour exposer le
penser lui-même au vide et à l’abîme, à l’espacement et à l’éloignement
dans lequel il se pense et peut, s’il y en a, se penser.
Que
faut-il entendre sous ce mot encadré, entouré,
presque protégé par des guillemets ? Que
faut-il
recevoir ou apprendre de ce mot tremblant de faire trembler et que
Derrida aura toujours tenu à approcher avec la plus grande précaution ?
Que dit et qu’aura voulu dire – s’il y va encore d’un
dire – la ou
une « déconstruction » ? Ceci d’abord : que jamais l’on ne pourra
prouver, juger, trancher ou décider
philosophiquement
qu’il
faut procéder à une
déconstruction. Très tôt, dès les premiers textes, Derrida aura pensé
cette impossibilité, et ce, en laissant ce mot se plier et s’infléchir
par la même question qu’il aura lui-même déployée et étendue face aux
prétentions de la pensée philosophique : « au nom de quel droit et
depuis quel lieu ? » En effet, comment s’autoriser
à penser la provenance et la destination de la « déconstruction » ?
Comment écrire ou transcrire ce mot sans pour autant l’inscrire au cœur
de ce qu’il met en abîme ? Comment s’armer d’un pouvoir ou d’une
supériorité, d’un geste ou d’une activité, poser une pertinence ou
proposer une gouvernance à la « déconstruction » ?
Ces questions auront
toujours hanté l’écriture derridienne. Et ce, parce qu’elles situent une
certaine frontière, un certain écart, une certaine marge dans le penser.
Pour ainsi dire, elles redoublent l’aporétisation du penser en appelant
et en rappelant déjà l’« exigence » et le « devoir » de la «
déconstruction » : non pas être tournée vers sa confirmation intérieure,
vers une quelconque certitude de soi-même ou point d’Archimède d’où elle
ne pourrait plus être délogée, mais bien plutôt être retournée vers
l’extrémité d’une indétermination où se brouille et se transgresse déjà
la ligne ou la démarcation qui séparerait l’écriture philosophiques de
sa dissémination. En ce sens, la « déconstruction » frappe l’économie du
langage réflexif et mine la circularité du Logos, à la fois et
simultanément, depuis l’intériorité la plus intime et depuis
l’extériorité la plus lointaine du philosophique, disons, depuis une
indécidabilité indéterminable d’où le philosophique ne voit et ne verra
jamais la « positivité » qui viendrait le contredire, mais se trouve
tout à coup exposé au vide dans lequel il va s’effacer, se démembrer, se
décomposer. Et devant ce vide, le philosophique ne pourra ni ne saura se
dérober ou trouver un quelconque refuge dans lequel il pourrait
s’abriter, panser son démembrement ou recomposer sa dissémination. Vers
ce vide, il doit aller, s’y jeter, s’y exposer et y être exposé, en
acceptant de se dénouer et en se résignant à se délier dans l’immédiate
négation de ce qu’il dit ou prétend dire. Vers où ? Personne ne saura ni
ne pourra, au fond, le signifier ou encore prétendre l’affirmer. «
Déconstruire » le philosophique, disséminer ses totalisations et ses
intentions, c’est le faire passer et le laisser lui-même s’expatrier
sans cesse hors de lui-même, dessaisi à chaque instant non seulement de
ce qu’il vient de dire, mais du pouvoir même de l’énoncer ; c’est, en
somme, le laisser là où il est, loin derrière soi, s’arraisonner et se
dérouter dans un silence qui n’est pas l’intimité ou la sauvegarde d’un
secret, mais l’idée pure d’un autre envoi où les mots se déroulent et se
désenveloppent indéfiniment. Peut-être, au cœur de cet autre envoi,
viendra l’unique et exemplaire chance d’une « invention » digne de ce
nom, disons, d’une « ré-invention » de l’écriture philosophique qui ne
se contenterait pas de procédures méthodiques, qui ne se circonscrirait
pas aux schèmes de la contradiction, de l’induction ou de la déduction,
c’est dire, qui ne serait pas seulement performative, mais qui frayerait
un autre passage, qui produirait d’autre performativités en ne
s’installant jamais dans l’assurance théorique d’une opposition simple
entre performatif et constatif. Une « ré-invention » de l’avenir et de
ce qui dans l’avenir vient
– sans pouvoir « voir venir » ni encore savoir « laisser venir ».
C’est pourquoi l’écriture de Derrida ne fait jamais un usage dialectique
de la négation. Nier dialectiquement, c’est toujours faire entrer ce que
l’on nie dans l’intériorité inquiète de l’esprit, c’est déjà mettre en
marche une logique de la conversion et de la réappropriation dans et par
l’absoluité d’un sens totalisant les négations momentanées du
cheminement historico-phénoménologique de l’esprit. Derrida écrit
autrement et
pas encore la
systématicité circulaire de l’esprit hégélien. Comme s’il la suivait,
l’accompagnait et l’escortait, comme s’il
tournait autour
d’elle en ne convoyant chacun de ses tours et de ses détours que pour
mieux la laisser elle-même s’encercler, et bientôt s’étrangler, se
perforer et s’exprimer d’une voix qu’elle n’aura jamais pu ou su
prédire. Celle non plus de la réflexion, mais de l’oubli ou de l’amnésie
; celle non plus de la diction ou de la contradiction, mais de
l’effacement ; celle non plus de la réconciliation, mais de l’excavation
; celle non plus de l’esprit laborieusement pris dans et par le
dévoilement de son soi-même, mais de son érosion indéfinie,
irrécupérable, et dont l’aufhebung n’aurait pas encore compris depuis quel lieu
la relever, depuis
quel lieu la catégoriser,
ni même si son itératibilité
peut encore se comprendre comme une « négation » ou comme un «
travail du négatif ». « Philosopher « à corps perdu »[i],
rompre par fidélité avec la fidélité, pour espérer penser, dans
l’érosion de tout discours philosophique possible du possible, quelque
chose comme un autre envoi
qui resterait lié au venir et à l’avenir d’un événement pur – un
autre envoi qui ouvrirait à un penser déjà engagé dans
ce que l’on pourrait appeler une
paradoxie du peut-être.
Cette
paradoxie du peut-être,
sa promesse et sa fatalité, son implication dans toute expérience, dans
tout ce qui vient et à tout ce qui dans l’avenir vient, donne lieu à ce
qu’on appelle un événement, s’il y en a. Or cet événement serait à la
fois et simultanément possible et impossible, disons,
du possible
comme
impossible. En effet, et Derrida aura toujours tenu à souligner, à
remarquer et à faire remarquer, cette imparable et singulière situation
de ce que l’on nomme un événement : si ce qui arrive est toujours déjà
et seulement possible, au sens classique de ce mot, s’il s’inscrit pour
ainsi dire dans des « conditions de possibilité », et donc s’il est
reconnaissable, identifiable, discernable, explicitable, s’il ne fait
qu’accomplir ce qui était déjà possible, alors ce n’est plus et ce
n’aura jamais été un événement. Pour qu’un événement vienne, pour qu’il
ait lieu, en somme, pour qu’il soit possible, il faut qu’il soit, comme
événement, venu de l’impossible, c’est-à-dire, une venue de
l’impossible, là où justement et précisément le
peut-être
nous prive de toute assurance et de toute certitude. En somme, un
événement ne mériterait pas son nom, il ne ferait rien arriver s’il ne
faisait que déployer, dévoiler, étaler ou dérouler un programme
pré-ordonné. Pour qu’il y ait un événement digne de ce nom,
il faut, certes, qu’il
soit possible, qu’il vienne et advienne, mais, à la fois et
simultanément, il faut
qu’il soit l’interruption même, exceptionnelle et singulière du
régime et de l’ordination du possible. L’événement, s’il y en a et s’il
peut y en avoir, ne doit pas seulement être l’actualisation, la
réalisation effective ou l’accomplissement du possible et des conditions
qui rendent possible le possible. Il doit interrompre cela même qui rend
possible le possible. Telle aura été la seule possibilité qui lui sera
digne et la seule « loi » qu’il lui « faudra » obéir : ne pas être
de la loi, mais
venir hors la
loi, hors de
toute loi, au-delà et en deçà de ce que dit et veut dire une « loi ».
Que
veut dire alors ce peut-être
à la jointure désarticulée du possible et de l’impossible ? Du
possible comme
impossible ? Et que se joue-t-il au cœur de cette inconditionnalité du
peut-être qui se dit toujours dans la nécessité
double et doublée de ces deux «
il faut », de cette double « loi » de l’inéluctable et
de l’injonction impérative qui déborde déjà la question au moment même
d’en réaffirmer la nécessité et que Derrida déploie dans tout penser
digne de penser l’événement du penser ? Autrement dit, que se joue-t-il
dans ce double bind
: « Sans l’ouverture d’un
possible absolument indéterminé, sans le suspens radical
que marque un peut-être, il n’y aurait ni événement ni décision. Certes.
Mais rien n’arrive et rien ne se décide jamais qu’à lever le
peut-être en en
gardant la possibilité
« vivante » en mémoire vive. Si aucune décision (éthique, juridique,
politique) n’est possible
qui n’interrompe la détermination en s’engageant dans le peut-être,
en revanche la même décision doit interrompre cela même qui est sa
condition de possibilité, le peut-être même. »[ii]
?
D’abord ceci : le
peut-être
porte la « déconstruction » vers une question qui fera vaciller et
chanceler, l’habitant toujours et la tourmentant déjà de l’intérieur,
l’axiomatique la plus puissante et la plus précaire – impuissante dans
et de sa puissance même – de la pensée dominante du possible dans la
philosophie. C’est dire ainsi que le
peut-être
engage peut-être
la seule pensée possible de l’événement.
Cela
ne saurait se penser autrement que comme une certaine « loi » qui ne
serait et n’aurait plus rien, au fond, d’une loi. Derrida joue
infiniment avec cette « loi » et avec le mot même de « loi », il joue à
la manifester et à la dissimuler, à manifester le retrait où elle se
dissimule comme si sa force ou sa présence c’était justement sa
dissimulation. Comme dans ce texte : « On ne peut pas avoir affaire à la
loi, à la loi des lois, de près ou de loin, sans se demander où elle a
proprement lieu et d’où elle vient (…) Ce qui reste invisible et caché
en chaque loi, on peut donc supposer que c’est la loi elle-même, ce qui
fait que ces lois sont des lois, l’être-loi de ces lois. Inéluctables
sont la question et la quête, autrement dit l’itinéraire en vue du lieu
et de l’origine de la loi. Celle-ci se donne en se refusant, sans dire
sa provenance et son site. Ce silence et cette discontinuité constituent
le phénomène de la loi. Entrer en relation avec la loi, à celle qui dit
« Tu dois » et « Tu ne dois pas », c’est à la fois faire comme si elle
n’avait pas d’histoire ou en tout cas ne dépendait plus de sa
présentation historique, et du même coup se laisser fasciner, provoquer,
apostropher par l’histoire de cette non-histoire. C’est se laisser
tenter par l’impossible : une théorie de l’origine de la loi et donc de
sa non-origine… »[iii]
Tout se passe donc comme si la « loi », en se manifestant, n’illuminait
jamais ce qu’elle dirait, devrait dire ou voudrait instruire. Ainsi,
plutôt que la prescription interne et intérieure des comportements ou
des attitudes, la « loi » aura été ce qui les encercle, les entoure et
ce qui par là même les fait échapper à toute intériorité. Et ce parce
que la « loi » est du même coup intérieure et extérieure, à la fois
dedans et dehors, elle est la nuit qui borne et le vide qui creuse,
retournant et ouvrant, en elle-même et contre elle-même, l’espace d’une
infinie transgression ou d’une interminable perversion. D’où cette
question : comment penser et éprouver la « loi », la contraindre à se
rendre visible et à sortir de son invisibilité, si on ne la provoquait,
si on ne la forçait dans ses retranchements, ou encore si on ne la
retournait pas dans son envers ? Or, ce n’est pas dire que Derrida tente
simplement de faire voir et de faire valoir la « loi » par son envers,
de toucher ou de signifier la « loi » à partir de ce qu’elle n’est pas
ou depuis ce qu’elle repousse, mais bien plutôt d’inscrire à même la «
loi » une certaine contamination, un certain retour ou revenant. C’est
pourquoi la transgression, selon Derrida, ne vient jamais dévoiler une
essence ou une définition de la « loi », mais vient seulement attirer la
« loi » jusqu’à soi, c'est-à-dire, happer la « loi » de la loi et
transformer ou métamorphoser sa « force de loi » en
aporie, en
indécidabilité, et donc en impossible.
Le mot de l’impossible,
ce mot qui dans l’impossible fait, pour ainsi dire, « loi », c’est le «
dangereux peut-être
» dont Derrida rappelle dans
Politiques de l’amitié l’importance qu’il revêtait
pour Nietzsche. Et ce parce que le
peut-être
est toujours le témoin de l’avenir et de ce qui s’articule depuis
l’avenir : l’ouverture improbable à la venue de ce qui vient. Mais
comment est-il possible que ce qui rend possible rende à la fois et
simultanément impossible cela même qu’il rend possible, et introduise
par là même, comme son espérance, une chance non négative, non
dialectique, non téléologique dans cela même qu’il promet ?
C’est au fond que
l’impossible n’est pas ou plus à penser à partir du dialectique ou du
négatif, de la relève
(Aufhebung) dans
et par laquelle il se convertirait en possible. Il
introduit au
possible autrement en laissant venir le possible depuis un ailleurs
inconditionnel et inconditionné, c’est dire, en le faisant tourner et
œuvrer selon une temporalité anachronique ou une filiation indéterminée
et indéterminable. Et ce parce que l’impossible excède, déborde et
surpasse toujours déjà le savoir non pas en conditionnant son soi-même
propre, mais en libérant une adresse singulière à l’autre et à ce qui
dans l’autre reste imprescriptible et irreprésentable. Dit autrement, et
c’est là encore l’introduction ou l’ouverture où s’immisce une aporie
sans exemple, une aporie du logique et non pas une aporie logique, une
impasse de l’indécidabilité par laquelle une décision, s’il y en a et
s’il peut y en avoir, ne peut pas ne pas passer, l’impossible demeure la
seule possibilité du possible et de tout penser possible. Toute pensée
doit passer par cette aporie et cette aporétisation de son soi-même, qui
loin simplement de la paralyser, la met en mouvement et l’engage dans
une nouvelle pensée du possible. Elle lui donne – comme un don
impossible – sa respiration et son rythme. Comme si depuis l’impossible,
depuis l’impossible comme condition du possible, l’on entendait déjà
battre la pulsion d’une « déconstruction », c’est dire, la
promesse d’un
envoi du penser au nom de ce qui dans le penser pense et se pense.
«
Pour être une promesse, une promesse doit pouvoir être intenable et donc
pouvoir ne pas être une promesse (car une promesse intenable n’est pas
une promesse). Conclusion : on ne constatera jamais, pas plus que pour
le don, qu’il y a ou qu’il y a eu promesse. On ne l’établira jamais par
un jugement déterminant ou théorique. »[iv]
La « loi » de cette contamination, de cette transgression aporétisante,
voilà ce qu’il faudra toujours et sans cesse ré-élaborer, ré-écrire et
re-transcrire à même le penser pour avoir quelque chance de penser, et
de penser en promettant
le penser. On est ici fort loin de cette mouvance ou de cette
expérience où l’on se perd
pour mieux se retrouver. Et ce parce que son mouvement se
dissémine lui-même, se creuse dans l’abîme de sa propre néantisation en
se retirant indéfiniment et indistinctement dans un jour sans lumière et
dans une nuit sans ombre, disons, dans une pureté sans nom et digne de
ce nom. Comme si la possibilité de l’échec, de la perte, de l’abîme ou
du silence n’était pas seulement inscrite dans le
corpus du penser comme un risque préalable qu’il doit
ou se doit d’affronter, mais comme ce qui devrait toujours,
continuellement et interminablement, marquer l’événement du penser
lui-même dans son impossibilité. Telle aura été l’unique et singulière
chance de cet événement et de ce qui dans l’événement du penser peut se
penser comme un envoi, c’est dire, comme ce qui ouvre un
espace où nulle possibilité ne peut s’enraciner mais où la possibilité
de penser justement et dignement jaillit et surgit. Car l’impossible,
œuvrant et travaillant sans cesse comme une hantise au cœur du penser,
n’est pas le simple contraire du possible. Il semble toujours s’y
opposer, mais, au fond sans fond de son envoi, il s’adonne à lui, le
traverse et laisse en lui la trace de son enlèvement.
Promettre quelque chose comme un
envoi et une
voix depuis une « loi » qui se détourne toujours déjà
de ce qu’elle est, de ce qu’elle manifeste et de ce qu’elle met en
avant, c’est, en quelque sorte, promettre au penser une certaine
non-promesse, une certaine évacuation de toute promesse ou un certain
éclatement de la promesse, disons, une certaine
prière de « l’amitié à venir et de l’amitié pour
l’avenir »[v].
L’amitié aura ainsi, et ce depuis toujours, marqué cette écriture de la
promesse. Promesse à la fois fidèle et infidèle, infidèle par fidélité
ou fidèle par infidélité, toujours indécidable et déjà indécise,
simultanément fallacieuse et véridique – signant son impossibilité au
moment même où elle dit sa possibilité et touchant à sa possibilité
unique en marquant à chaque coup et à chaque touche son impossibilité.
Promesse pure donc – si pure qu’elle ne dit que son retrait dans
l’impossible et ne laisse dire que la possibilité liée à ce qui se joue
dans ce retrait inconditionnel – et qu’il faudrait presque renoncer à
entendre ou à comprendre, comme si l’on était soudainement frappé de
surdité et d’oubli qu’il ne faudrait jamais confondre ni avec
l’égarement d’un quelconque relativisme, ni avec les divagations d’une
simple abstraction ; car il est fait de veille et de réveil si matinal
qu’il garde dans le penser la possibilité encore renouvelée de pouvoir
penser en pensant un jour pas encore arrivé et toujours à-venir.
[i]
J. Derrida,
Tympan, in Marges
de la Philosophie, Paris, Les Editions de Minuit, 1972,
p. XIX.
[ii]
J. Derrida,
Politiques de l’amitié, Paris, Galilée, 1994, p. 86.
[iii]
J. Derrida,
Préjugés – devant la loi, in
La faculté de juger, Paris, Les Editions de Minuit, 1985, p.
109-110.
[iv]
J. Derrida, «
Avances », in S. Margel,
Tombeau du dieu artisan, Paris, Les éditions de Minuit, 1995,
p. 26.
[v]
J. Derrida,
Politiques de l’amitié, Paris, Galilée, 1994, p. 46. |
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