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Jacques Derrida Jean-Luc Nancy
RESPONSABILITÉ — DU SENS
A
VENIR
Du 18 janvier 2002 au 19 janvier 2002
Paru dans le volume « Sens en tous sens. Autour de travaux de
Jean-Luc Nancy. » Sous la direction de Francis Guibal et Jean-Clet
Martin, Paris, 2004.

Francis Guibal
—
Je ne vais pas me donner le ridicule de présenter
ici Jacques Derrida. Je crois que nous sommes extrêmement
nombreux à lui être reconnaissants de tout ce qu'il a
apporté à la pensée, dans notre
espace de langue et d'écriture, et
à nous réjouir de constater que
se poursuivent avec Jean-Luc Nancy de ces échanges qui ne
sont ni d'identification ni de complaisance,
mais de croisement, me semble-t-il, et, si l'on peut dire, de
fécondation réciproque. Je crois que nous allons voir maintenant
comment cela va se continuer. Je lui cède donc immédiatement la
parole en le remerciant encore.
Jacques Derrida—
L'avenir, la mère, le père, la fécondation, ces
mots nous harcèlent depuis tout
à l'heure. Je ne les fuirai pas.
Merci à vous, à Francis Guibal
et à Jean-Clet Martin d'avoir eu cette très heureuse initiative. Je
crois pouvoir parler au nom de tout le monde — puisque c'est
la dernière séance — pour leur déclarer -notre immense
reconnaissance. Cet événement, nous l'attendions tous.
Une seule question : est-on responsable de ce qui arrive ?
Je pourrais m'arrêter là...
Alternative de la même question : une décision n'est-elle pas
toujours injustifiable ? Peut-on ou ne peut-on pas répondre d'un
événement ? Et d'une singularité, de sa singularité ?
Ces incertitudes resteront suspendues, comme en exergue.
Vous êtes sans doute très fatigués. La fatigue pourrait être l'un
des thèmes à réveiller. Il fut à la mode avant et après la guerre.
Ce fut un topos de la philosophie existentielle ou
existentialiste. Il s'agissait alors d'une fatigue ontologique,
sinon d'une fatigue
de l'ontologie. On en parlait
beaucoup il y a quelques décennies
autour de Lévinas, de Bataille,
à qui il faudrait ajouter Blanchot et d'autres. Vous êtes
sans doute fatigués par tous ces discours, et
non seulement à cause du temps
qui passe, peut-être aussi en raison de l'affect produit par
ce que Jean-Luc Nancy appelait hier
une sorte d'équivalence
générale. Notre situation de pensée, notre « conjoncture »
reste sans doute à définir ou à penser. Sans consensus, nous nous
débattons en effet dans une sorte de lieu dangereusement commun.
Dans le même lieu, l'appel à l'événement,
à la singularité, voilà sans doute aujourd'hui la chose du
monde la mieux partagée, peut-être un peu trop partagée.
Alors, comment commencer ou recommencer ce soir sans
céder à toutes ces fatigues ? Sur tous les thèmes annoncés et
traités depuis hier, nous sommes ici assez nombreux à avoir beaucoup
écrit. En général, mieux que nous ne parlons. C'est, je
l'espère du moins, mon cas. Ce
qu'il faudrait faire ici, s'il faut encore quelque chose, à
l'instant, c'est donc parler comme si on
commençait à parler, comme si on
allait faire arriver ou faire venir quelque chose,
c'est-à-dire produire un événement en improvisant. Improviser,
c'était le contrat passé entre nous, entre Francis Guibal, Jean-Clet
Martin, Jean-Luc Nancy et moi.
Les mots dont je viens de me servir, « faire arriver quelque
chose », « faire advenir un événement », seront peut-être une
matrice. Je dis « matrice », parce que nous savons depuis hier que
Jean-Luc est notre mère à tous : il conçoit, il a ses couches et, ce
matin même, on apprenait que ses
concepts découchaient. Jean-Luc
est une mère qui accouche et découche. Je ne me priverai donc
pas de parler d'une matrice.
« Faire arriver » : ce serait peut-être la matrice des questions
que je m'apprête à lui poser.
Je me donnerai deux règles, deux prescriptions, deux lois. Je -
me les donne moins, de façon autonome, que je ne les reçois — de
façon hétéronome. Ce couple
(autonomie et hétéronomie) sera inscrit à même la matrice.
La première loi, c'est de m'en tenir de façon aussi stricte que
possible au titre, et donc aux mots et aux thèmes assignés par les
organisateurs, Francis Guibal et
Jean-Clet Martin. Je les lis : « Responsabilité — du sens à
venir », avec un tiret qui induit toute
la
turbulence nécessaire à cet énoncé.
Deuxièmement, autre loi, celle de poser seulement quelques questions
à Jean-Luc Nancy, et de les puiser elles-mêmes, ces questions, et
toutes, dans mon émerveillement de lecteur reconnaissant.
Et seulement pour lui donner un prétexte à parler plus
qu'il n'a pu le faire depuis
hier.
À
nous en dire davantage pour
notre bonheur. Encore juste un mot avant de passer, donc, aux
questions qui toutes, sans
doute, reviendraient à celle du
faire et/ou
laisser venir,
faire et/ou
laisser arriver
l'événement singulier.
Nous reconduirions ainsi cette question à celle d'une possible
ou impossible responsabilité quant au sens et quant à l'ab-sens (à
l'absence de sens).
Ce mot préliminaire dirait donc mon émerveillement reconnaissant. Je
l'ai dit ailleurs, je le répète en précisant : mon émerveillement
reconnaissant devant le fait inouï que Jean-Luc Nancy, nous
le savons tous, a le courage, oserai-je dire le cœur,
d'assumer l'héritage, et non
seulement de faire avec
la tradition, avec la plus grande, la plus vénérable lignée, de
vivre avec elle,
mais de faire face à tous les immenses fantômes
conceptuels que certains d'entre nous, moi en tout cas, avions crus,
ou jugés, aussi fatigants que fatigués : le
sens, pour
commencer, et puis le
monde, et puis la
création,
et puis la communauté,
et puis la liberté,
autant de thèmes qu'il a abordés frontalement, là où d'autres,
dont moi, fuyaient, essayant de justifier ou d'organiser leur
dérobade.
Hier, j'étais à la fois ravi et consentant quand Catherine Malabou
a dit que, par exemple, le mot « existence » n'avait aucun
statut de concept « fondamental » dans mon travail. Elle a raison.
Je pourrais m'en expliquer. Je ne
le ferai pas ici maintenant, mais je me suis dit : après
tout, à part ce mot, outre ce mot, ce concept, eh bien que l'on me
cite un seul mot, un seul concept qui ait dans mon travail. un rôle
« fondamental ».:Il n'y en a pas. Il suffit de lire. Il n'y en a
pas, il n'y en a jamais eu. Et pour cause.
Mon émerveillement tient au fait que Jean-Luc, de façon
lucide et sans aucun retour en arrière, ait pris en charge,
pour en
traiter de façon déconstructive, postdéconstructive, ces grandes
choses, ces grands thèmes, ces grands concepts, ces grands
problèmes, qui ont nom
sens,
monde,
création,
liberté,
communauté,
etc. Puisque je me réfère encore à l'exposé de Catherine
Malabou, un moment de grand
plaisir, hier, pour moi — plaisir
douteux sans doute, mais enfin
plaisir que j'avoue —, fut quand elle a parlé de miel et de ce miel
qu'on fait couler au point que le miel coule à même le miel.
Quant au miel et à la situation historique dont nous parlons, quant
à la question d'une différence
possible entre Jean-Luc et moi, différence qui est moins, comme
le savent ceux qui nous font l'honneur de nous lire, une
différence de position ou de thèse philosophique qu'une différence
dans la façon de faire, dans la manière, une différence de corps
justement, de chair, de style, de geste, mon sentiment, c'est que
moi, je me trouve devant la tradition, avec tous ces mots-là,
comme une mouche qui aurait
compris le danger. Je me rappelle ce que je voyais dans mon
enfance, dans les maisons chaudes
d'Algérie, où, dans le combat
quotidien contre les mouches, on
laissait pendre un rouleau de
papier plein de miel, où les mouches venaient et se
laissaient prendre ; elles se laissaient engluer à jamais. Eh bien,
devant tous ces grands concepts philosophiques de la tradition, que
Jean-Luc retraite de façon incomparable, moi, j'ai toujours eu le
réflexe de fuir, comme
si
j'allais, au premier contact, à
nommer
seulement ces concepts, me
trouver, comme la mouche, les pattes engluées : captif, paralysé,
otage, piégé par un programme.
Voilà pourquoi tout à l'heure je me défendais : même le mot
« corps » est du même miel,
pour ne pas dire de la même farine. Même
si
je l'accepte pour des raisons de stratégie pendant un temps,
aussitôt après je n'en veux surtout plus. Le corps, c'est
l'opposé de l'esprit et je sais
que l'on va encore me prendre sur ce vieux miel de
l'opposition binaire, disons entre le dualisme platonico-cartésien
et la « chair » de nos néophénoménologues
d'aujourd'hui. Jean-Luc, lui, y
va carrément de son
Corpus.
Il y a
donc là une source d'émerveillement quant à notre différence
d'approche, à l'approche du miel ou des tentations, de la
gourmandise ou de la nutrition philosophique.
Je reviens donc à ma première question : peut-on être responsable
d'un événement ? Y a-t-il sens à parler d'une responsabilité
de l'événement ? quant à l'événement ? Ce concept d’événement
auquel nous tenons tous — il fait partie de ladite équivalence
générale — est-il compatible avec l'exigence de responsabilité, dont
nous avons eu beaucoup d'exemples depuis hier ? Nous sommes tous, en
tout cas Jean-Luc, plus qu'un autre encore,
contre
l'irresponsabilité, et d'abord contre l'irresponsabilité philosophique.
Donc, je répète est-on, peut-on être responsable d'un
événement ? de ce qui arrive ?
Là encore, bien que j'aie donné, pendant plus de dix ans, un
séminaire sur la responsabilité,
je vais essayer d'articuler ma question
de manière, disons, fraîche, désarmée, et toute préliminaire.
Si être responsable, si prendre, comme on dit, une responsabilité,
ce qui, dans la tradition dont nous venons, a toujours
impliqué ce sont autant de concepts problématiques — la décision,
la liberté, l'intentionnalité, le moi conscient ; si être responsable
et prendre une responsabilité, c'est
répondre,
répondre de, à,
devant, ce qui exige et l'adresse et l'injonction, alors... La première
de mes quatre questions — elles reviennent finalement à la
même — serait celle-ci :
peut-on se rendre responsable de l'arrivée
de quelque chose qui, en tant
que tel, en tant qu'arrivée de quelque chose (ce que l'on
appelle couramment l'événement), doit être imprévisible, excéder le
programme, et naturellement
surprendre non seulement le destinataire, mais surprendre aussi
le sujet à qui ou par qui
c'est supposé arriver ? peut-on se rendre responsable sans
neutraliser l'événementialité de l'événement ? Être responsable d'un
événement, n'est-ce pas neutraliser justement son irruption
d'événement ? Si je dis : voilà, je peux en répondre, je peux le
signer, ça veut dire : je peux le produire, je
suis capable de le produire, cet
événement est en mon pouvoir. Et
donc il ne m'affecte pas comme
un événement vraiment irruptif, imprévisible, singulier, etc.
Autrement dit, entre le concept de responsabilité et le concept
d'événement, n'y a-t-il pas, disons,
comme une aporie ?
J.-L.
N
—
D'accord, oui. Mais j'aimerais dire d'abord quelque
chose, un peu en retrait de ta
question-réponse, et en me rapportant à ce que tu as dit avant de
commencer et à l'ensemble du travail fait ici depuis hier. Je
voudrais dire que notre situation
singulière, aujourd'hui, en
philosophie, tient à ce que (je le disais déjà hier) nous ne
sommes pas dans le
Kampfplatz
classique, et d'ailleurs en principe nous n'y sommes plus depuis
Kant, mais nous sommes dans un lieu où se déplace le furet d'une
équivalence générale, et
cependant en même temps sans consensus (c'est ce que tu
disais).
Le rapport de cette remarque avec ta question serait celui-ci. Je
trouve que tout le travail depuis hier, cette rencontre comme un
moment au milieu d'une quantité de travaux, tout ce travail de
ceux qui ont parlé ici de façon chaque fois tellement pénétrante
et toujours aussi au
bord des choses les plus difficiles, et les plus inquiètes ou les
plus inquiétantes, tout ce travail me ramène une fois de plus
à la question suivante : qui, quoi nous demande
de
faire ça ? A quoi
sommes-nous là en train de répondre ?
Si j'ai dit hier, avec une certaine vivacité, que la responsabilité
politique, les philosophes la prennent en faisant leur travail philosophique,
c'était peut-être parce que, au fond, faire ce travail
revient à essayer de répondre.
Sans doute, n'est-ce pas tout à fait la
question que tu poses. Tu
parles de répondre à une question ou à une demande (je vais
revenir sur cette distinction) que nous ne
connaissons pas, ou pas
exactement, et dont nous ne savons pas
d'où elle vient. Par exemple,
pour reprendre les termes de Werner
Harnacher ce matin, est-ce
qu'elle vient d'un avenir ou justement de l'absence d'avenir,
ou bien, pour reprendre les termes d'Alex
García-Düttmann, est-ce à
quelque chose qui se présente et qui se
dérobe comme une évidence que
nous répondons ou faisons face ?
Ne sommes-nous pas toujours en train de répondre ? Cela même forme
déjà, pour soi, une question et elle nous ramène
peut-être aussi à nous demander
si, en nous écartant toujours de toutes nos provenances,
comme il était dit en particulier dans le
débat entre Werner Harnacher et
toi ce matin, en nous détachant de toutes nos provenances
(tout en nous y rattachant pourtant, en les remettant en jeu mais
sans plus aucune garantie, etc.),
malgré tout, nous ne répondons
pas à quelque chose — question, demande, appel, adresse ou
injonction — qui vient encore de
notre provenance ? Et cela,
même
si
ça vient sans venir, comme
vous l'avez dit...
Je reviens à ta question. Je me demande — et je te demande tout de
suite en retour — si dans ce qui appelle réponse (« ça appelle
réponse », c'est déjà une formule intéressante en soi) — c'est de la
question ou de la demande qu'il s'agit. Nous savons
depuis longtemps, et grâce à toi
en particulier, que, au sujet de la
question, nous avons — comment
faut-il le dire ? — nous avons un problème, nous avons une
demande, nous avons une question sur la question. Naguère, cette
logique que tu dis
aujourd'hui être la logique d'une réponse à la fois programmée et
programmatique, tu
as
pu l'assigner à la logique de la question, à la
logique de 'la question-réponse, la question «
ti
estin
?»
étant le
paradigme et le
Inbegriff
de la question et du questionner en général (l'« être » étant
d'avance donné comme élément de la réponse). Et pourtant il reste
quelque chose de la question qui
excède le programme de la
question-réponse et qui est justement ce qui
appelle réponse
et ce qui appelle réponse même dans la
question « qu'est-ce que c'est ?
» Ce qui appelle ainsi 'n'est pas ce qui programme la réponse.
Est-ce cela qu'il faudrait nommer la demande ? Que veut dire
la demande et de quoi est-elle la demande ? Par exemple, si on dit «
demande », et « demande de » quelque chose, je crois que
l'on pense toujours,
inévitablement, à la demande d'amour ; or, qu'est-ce que
cette dernière a à faire avec, par exemple, la
demande de sens (et bien sûr,
c'est plus qu'un exemple) ?
Et puis il faut encore poser, à côté de la demande, en elle ou
peut-être hors d'elle, l'adresse.
Parce que, pour que j'aie
à
répondre, il faut aussi que ça me soit adressé... Donc, ma première
réaction, ce serait celle-ci : dans la mesure où répondre doit
faire arriver quelque chose, il faut que ce ne soit pas
seulement répondre à une
question, mais que ce soit aussi, dans la question
ou à travers elle, répondre à
une demande et à une adresse. Et les
deux réponses (ou peut-être les
trois) sont différentes.
Admettons que répondre à une question, ce
soit
être entièrement dans la
programmation, et dans le cas
de
ti estin
se trouver
là où l'être est immédiatement assigné...
J. D.
—
Répondre de façon ajustée...
J-L. N.
—
Oui, répondre de façon ajustée. Par exemple, je dis :
« Qu'est-ce qu'un micro ? » Je réponds : « Un micro est un instrument
qui, etc. » Et voilà, c'est le point de départ et le minimum des
ontologies auxquelles Heidegger dit adresser la déconstruction.
Répondre à une demande, en revanche, cela peut consister à
satisfaire ou à ne pas satisfaire la demande. II y a un modèle de la
non-satisfaction
à la fois de la question et de la réponse qui (ça m'est
venu en t'entendant parler tout à l'heure, et c'est un modèle que je
ne crois pas que tu aies jamais utilisé, pas plus que moi), c'est le
modèle de l'histoire zen. Le schème général des histoires zen, qui
renferment leur sagesse sous l'apparence d'une blague, c'est par
exemple le disciple qui demande : « Qui est Bouddha ? » Le maître
répond : « Bâton merdeux. » Il ne dit même pas, si j'en crois mes
maîtres en zen, il ne dit même pas « c'est un bâton merdeux », justement
il ne dit pas « c'est », il dit « bâton merdeux », ce qui est une
réponse à la fois incongrue, incohérente et asyntaxique, et
donc déceptive à plusieurs
titres... Mais la réponse, dans l'histoire
zen, était toujours une réponse
de surprise et de déception à la fois. C'est évidemment en rapport
avec le tir à l'arc zen, c'est-à-dire avec
l'art d'atteindre la cible sans
la viser, cette sorte de paradigme non intentionnel et donc
non phénoménologique tel que nous n'en
avons peut-être jamais produit
de l'intérieur de l'Occident.
Admettons donc que la réponse à la demande soit une vraie réponse
lorsqu'elle déçoit la demande et admettons que peut-être, mais je
laisserai cet aspect de côté, il s'agisse toujours de
cela dans la demande en tant
qu'elle est toujours, d'une certaine façon, demande d'amour.
Admettons cela. Maintenant,
j’essaierai de dire : il faut aussi répondre à l'adresse, et je ne
peux répondre que si tu m'as posé la question, si tu me l'as
adressée. À ce
point, j'ai une hésitation. Je me dis : « Est-ce que je peux te
décevoir ? » D'ailleurs, j'aurais
dû commencer en te disant « bâton merdeux », j'ai
complètement raté mon coup !...
J. D.
—
Tu crois que tu m'aurais déçu ?
J-L. N.
—
Peut-être pas, en effet : ce qui prouve bien qu'on ne peut pas te
sortir de ta propre programmation ! Et que donc on
peut arrêter tout de suite... L'événement n'aura pas lieu...
Mais il me semble que si l'adresse peut sans doute, elle aussi,
et même doit toujours
passer à côté de son but, si elle est toujours «
destinerrante » comme tu dis, il ne peut cependant y avoir
l'ensemble — question-demande-adresse et réponse — que si l'adresse,
quelque part, a éveillé la possibilité de la réponse et
donc si, derrière la réponse; il
y a quelque chose que, pour l'occasion, j'aimerais appeler la
résonance. Il faut bien que ça résonne.
Il faut bien que ça renvoie, il
faut bien qu'il y ait de la résonance
— je n'irai pas jusqu'à dire de
l'écho au sens où l'écho simplement
répète (quoique l'écho puisse
être une très bonne forme de
réponse déceptive, on peut
aussi fabriquer l'histoire zen, et il y a
bien des chances qu'elle existe,
où le disciple demande : « Qui est Bouddha ? » et le maître
répond : « Qui est Bouddha ? » C'est sûrement un bon modèle. Ce qui
en dirait peut-être long sur
l'écho, et peut-être sur le narcissisme...).
Qu'est-ce à dire du point de vue de la responsabilité ? C'est que je
ne peux pas être responsable, au sens de l'appropriation
programmatique, calculée et calculante, à la fois de ce que je
réponds et de l'effet que cela produit, mais je suis au moins responsable
de la capacité, de la condition de possibilité de la réponse
qui se trouve dans la résonance. Lorsqu'une question
m'est adressée, la question
propose en même temps deux choses :
elle questionne, mais, par son
adresse simplement, elle touche ou
ne touche pas à une capacité de
résonance. Parce que je pourrais dire aussi que, si je ne
réponds rien du tout, ce n'est plus tout à
fait un modèle d'histoire zen,
c'est une sorte de réduction à zéro
de l'histoire zen, laquelle ne
fonctionne que si la non-réponse est un silence. Or, le silence
n'est pas simplement la non-réponse : il est en quelque sorte la
résonance elle-même. Il y a un silence par lequel, ou dans lequel,
je laisse l'adresse de l'autre résonner. Mais
si le silence est plutôt sans
comme un mutisme que
l'on
pourra imputer soit à une non-volonté, soit à une incompréhension
de la question, à une incapacité, etc., il n'y a pas de
réponse du tout.
Mais quelle est donc cette responsabilité de la résonance ou comme
résonance ? C'est une responsabilité immesurable. Or, ce que je me
demande, c'est si toute responsabilité ne renvoie pas, en fin de
compte, à quelque chose de cet immesurable. Même
la logique la plus calculatrice, financière, etc., des assurances
connaît l'immesurable quant à la responsabilité. Car ce que l'on
calcule dans la responsabilité des assurances – il y a quelqu'un
qui, en France,
connaît cela très bien, c'est François Ewald –, on sait très bien,
et cela fait partie du calcul, que ce
qu'on calcule est un segment
prélevé sur un ensemble qui est en
droit, non pas strictement
infini, mais incommensurable. Je crois qu'il y a
responsabilité dans ce sens-là : toujours sur fond
d'incommensurable.
J. D.
–
Alors, je vais essayer d'enchaîner. Il est vrai que cette
question du calculable, je la
tenais en réserve pour poursuivre. En général, dans le
concept traditionnel de responsabilité, on présuppose que la
responsabilité doit être calculable. Je dois savoir
de quoi je suis responsable et
il doit y avoir une mesure de la responsabilité. Et là,
naturellement, dans la logique que tu viens
d'évoquer et à laquelle je
souscris, la responsabilité est infinie, elle n'est donc pas
déterminable. Et au fond, c'est ce que, formellement,
je voulais suggérer.
Mais, avant d'y revenir, je voudrais faire deux remarques sur ce que
tu viens de dire, au passage, d'Écho. C'est très important.
Chez Ovide, Écho, tu le sais, il
lui est interdit par la déesse jalouse de faire autre chose
que de répéter les derniers mots de
Narcisse. Or, en répétant
les
derniers mots, les dernières syllabes plutôt, pour obéir et en même
temps pour désobéir à la loi, c'est-à-dire
pour dire quelque chose en son nom en jouant avec la langue, elle
s'arrange pour produire un événement totalement
imprévisible pour Narcisse. Et
pour la déesse interdictrice. C'est bien la problématique du
narcissisme...
Deuxième remarque tout à fait anecdotique, c'est ce que je
voulais raconter hier quand la
question du « S est P », de l'énoncé prédicatif, s'est posée.
Je me rappelle une fois, il y a très longtemps,
je faisais une espèce de conférence sous la surveillance ou
l'autorité d'un inspecteur
général qui était mon ancien professeur
de khâgne, Étienne Borne. À un
moment donné, j'ai dit : « Rien ne résiste à la question "qu'est-ce
que c'est ?" » Je désignais ainsi une catastrophe, une
autorité trop puissante de l'ontologie. La
toute-puissance de cette question, de ce «
qu'est-ce
que c'est ? »
était pour moi la chose à interroger, voire à déconstruire. Lui,
comme inspecteur général,
applaudit : « Voyez, il a très bien dit, rien ne résiste à
l'autorité du "qu'est-ce que c'est ?"... »
Je vais essayer quand même d'enchaîner sur tes mots – demande
d'amour – pour passer à la deuxième vague de questions.
Si je réponds à la demande d'amour de façon ajustée, c'est-à-dire
sans produire une surprise ou un surplus, un don qui n'était
pas calculable ou, disons, articulé dans la demande, je ne réponds
pas. Autrement dit, pour y répondre, il faut que je réponde
autrement, ailleurs, et de façon surprenante, un peu à
côté, si tu veux, pour qu'il y
ait un événement. À ce moment-là,
personne ne peut assumer la
responsabilité calculable de ce qui se
passe.
Et de là j'en viens à la deuxième série de questions, dans le même
espace. Elles concernent le don, la dette et le devoir. Pas plus que
tout à l'heure quand j'ai parlé de la responsabilité et de
l'événement, ce ne sont des
questions critiques ou des objections.
Je me trouve, comme toi, pris
constamment entre deux langages
et il m'arrive très souvent,
trop souvent, d'insister lourdement sur
la responsabilité à prendre,
etc., et puis en même temps sur l'événement, en sachant bien
que les deux discours sont en rapport antinomique, d'une certaine
manière. Alors, dette, devoir, injonction et don. J'oserai risquer
la proposition – je l'ai avancée ailleurs de manière un peu plus
argumentée –, selon laquelle ce
qu'on fait par devoir, au sens le plus rigoureux du terme,
implique l'acquittement d'une
dette ; ainsi, de ce fait, on devient
responsable, c'est l'exercice
même de la responsabilité, on agit par
devoir, on s'acquitte d'une
dette, on s'inscrit dans une économie de la loi. Dès lors, on
ne produit aucun événement, et on n'agit pas de façon éthique.
Autrement dit, l'événement éthique, s'il y
en a, doit se porter au-delà du
devoir et de la dette. Et, alors, on rencontre cette logique
illogique, ou aporétique, du don et de l'abandon, dont il est
question depuis hier, et celle du sens – ou plutôt du non-sens de la
responsabilité. Ailleurs, de manière
encore une fois plus argumentée,
j'ai essayé de marquer que le don, en tant qu'il excède
l'échange économique, devait n'avoir pas de sens. Si je donne en
échange ou si j'ai conscience du fait
que ce que je fais est un don et qu'il a pour moi le
sens phénoménologique
du don, je ne donne pas. Autrement dit, le don, s'il
doit y en avoir et s'il doit être un événement, doit perdre son sens
de don.
Il
doit excéder la conscience intentionnelle du don,
excéder le sens, et c'est à cette condition-là qu'il y
aura don, s'il
y en a.
S'il en est ainsi, peut-on être, peut-on se dire responsable d'un
don, donc donateur, donatrice
ou,
inversement, parce que ça vaut
de l'autre côté, redevable d'un don reçu ? Et, pour renouer
ces propos avec ce qui était dit hier et aujourd'hui (je ne réduis
pas l'abandon au don, mais il y a quand même un passage sémantique
assez nécessaire entre les deux), là où il y a don ou
abandon, ne doit-il pas y avoir
absence de
volonté
d'abandon,
d'où la question du laisser-arriver plutôt que du faire-arriver ? Et
là où il y a et doit y avoir abandon sans volonté d'abandon, don
sans volonté de donner, si je
veux
donner, si
je donne parce que je veux donner, lorsque j'ai conscience de
donner, le don est immédiatement détruit. Donc, le don doit n'avoir
pas de sens apparent, ni pour le donateur ni pour le donataire.
L'abandon doit excéder toute volonté d'abandon. Or, là où la volonté
se dérobe, on suspend avec elle l'intentionnalité, la liberté et par
conséquent la responsabilité dans son acception classique. A ce
moment-là, quand le don arrive,
s'il arrive, personne n'est là, ne doit être là, pour en être
responsable, pour signer, pour dire « je
donne » ou « je reçois ». Dès
lors, le sens, au sens le plus fort du terme, au sens
phénoménologique du terme, le sens même du
don, de l'abandon, du devoir, de
la responsabilité, de l'intention, de la signature... doit se
retirer.
C'est une aporie. Je ne peux décrire ainsi le don qu'en lui trouvant
un certain sens de don, à partir duquel je dis que le don ne
doit pas avoir de sens. Et c'est au regard de cette aporie que la
question de la responsabilité
se pose, je veux dire celle de la responsabilité
philosophique dont
tu parlais tout à l'heure.
D'une part, je dois ainsi donner sans responsabilité, sans
assumer, sans prétendre assumer, signer ou revendiquer le don,
qu'il soit d'ailleurs donné ou reçu.
Mais, inversement, je ne
donne pas, ni rien, si je donne absolument sans savoir que je
donne ou
si l'autre reçoit sans aucune espèce d'expérience du
don : on dira qu'il ne se passe rien non plus. Rien que l'on sache
ou
dont on
ait la conscience ou même l'expérience. Eh, pourquoi
pas ?
Si on a affaire dans cette situation à une aporie du sens, du
don et de l'événement, nous
avons á traiter le déplacement de
la
question de la responsabilité : que faire philosophiquement,
comment répondre de façon philosophiquement responsable
de
cette aporie inéluctable (je la tiens pour inéluctable),
devant
elle ?
Comment traiter cette aporie, dans le langage et dans la vie, dans
l'existence ? comment traiter cette aporie sans abdiquer ?
Il
ne s'agit pas non plus d'abdiquer
la responsabilité, il s'agit du
moment où la responsabilité
devient le plus incalculable, infinie, par conséquent
indéterminable. J'avoue toujours trouver ridicule,
et même obscène l'énoncé selon lequel quelqu'un peut dire « là, je
suis
responsable », « ici, j'assume la responsabilité » ou « je
décide ». C'est une présomption obscène, une revendication de
souveraineté qui de surcroît ne
tient pas devant la terrible et inéluctable aporie que je
viens de rappeler. Néanmoins, il ne s'agit
pas, parce que c'est obscène, de
dire qu'il faut abdiquer toute responsabilité. Donc là, la
responsabilité, s'il y en a, nous appelle à
l'égard de cette situation
aporétique et, pour aller au bout de cette vague de
questions, je reviendrai à ce que j'ai essayé de marquer ailleurs,
pour te demander ce que tu en penses, à savoir que,
pour s'adresser à quelqu'un,
parler à quelqu'un, donner à quelqu'un, répondre à quelqu'un,
cela doit toujours se faire, en
premier lieu, sous une forme que l'on décrit, classiquement,
comme performative.
C'est pour ça, d'ailleurs, au passage, que,
quand quelqu'un demande : «
Qu'est-ce que c'est, ça ? » ce n'est
pas une question qui appelle une
responsabilité ;
si
je réponds
« ceci est cela », ça ne me donne aucune responsabilité, du type de
celle dont nous parlons. Donc, en général, c'est un performatif, par
lequel je dis à l'autre, au moins par implication : « Je te parle »,
« je te donne »
ou « je t'aime »....Alors, le performatif,
défini de façon classique mais, à mon avis, indéniable dans une
certaine mesure, est une situation discursive — mais elle peut être
aussi méta-discursive, non discursive —, en tout cas une situation
dans laquelle le sujet parlant,
comme on dit, légitimé par un certain
nombre de conventions, dit « je peux » ou sous-entend « je
peux faire ça ». Je peux ouvrir la séance, je peux dire « oui »
un
jour de mariage, je peux, etc. — c'est toujours « je » d'ailleurs —,
et la responsabilité, la prise de responsabilité est toujours
performative (je signe, je dis que, je fais ceci ou cela et j'assume
ma responsabilité). Or, l'événement, s'il y en a, défini de façon
exigeante et rigoureuse, doit excéder tout pouvoir, y compris le
pouvoir performatif. On dit classiquement que le performatif produit
des événements — je fais ce que je dis, j'ouvre la séance si je suis
président de séance, je produis l'événement dont je parle. En
général, on lie donc la possibilité de l'événement produit à une
initiative performative, donc à une responsabilité performative.
Mais, dans la mesure où il y a une telle responsabilité
performative, l'événement en question est neutralisé, immédiatement
amorti. Je ne dis pas qu'il ne se passe rien, mais il se passe
quelque chose de programmable, prévisible, sous contrôle,
conditionné par les conventions. On peut donc dire, j'oserai dire,
qu'un événement digne de ce nom est un événement qui met en déroute
toute performativité. En tout cas, il assigne une limite rigoureuse
à la performativité. Et, par conséquent, à la responsabilité en tant
qu'elle est liée à un pouvoir performatif. D'où la question de
l'impouvoir dont parlait Werner Harnacher ce matin. Le Messie
impuissant, n'est-ce pas cela ? Quand ça vient, quand ça arrive, il
faut qu'il y ait de l'impuissance, de la vulnérabilité. Il faut que
celui ou celle, que le vivant — animal ou homme — à qui ça arrive,
n'en ait pas la maîtrise, fût-elle performative. Et donc, en ce
lieu-là, il faut que personne (aucun soi-disant sujet disant « je »,
aucune ipséité) ne puisse assumer la responsabilité, au sens
classique du terme, de ce qui arrive. D'où l'aporie dans laquelle
nous sommes tous quand nous insistons sur l'exigence de nos
responsabilités, d'une part, et d'autre part sur la nécessité de
prendre en compte l'événement singulier, c'est-à-dire imprévisible,
irréductible au concept, etc., en un mot, l'événement de l'autre, la
venue de l'autre, ou comme autre : non réappropriable.
Cette aporie est aussi celle du sens. L'événement n'a pas de sens du
point de vue de l'anticipation, de l'horizon phénoménologique ou
ontologique. L'événement n'a pas, il ne doit pas avoir de sens.
L'aporie dans laquelle nous sommes est bien une aporie concernant
(je me réfère toujours au titre de notre séance) la « responsabilité
— du sens à venir ». S'il y a une responsabilité, elle n'est plus du
tout celle de cette tradition impliquant intentionnalité,
subjectivité, volonté, moi conscient, liberté, autonomie, sens,
etc., il s'agit d'une autre responsabilité et donc d'une mutation
radicale dans notre expérience de la responsabilité.
Alors, la difficulté, naturellement, la gageure historique, éthique,
politique, juridique, dans laquelle nous sommes, c'est qu'il nous
faut
négocier...
Je te demanderai si tu
es
d'accord avec ma conclusion à ce point-là, avant de passer à la
question suivante : c'est qu'il nous faut
négocier—
et c'est d'une transaction de ce type que je parlais tout à l'heure,
stratégiquement, dans une situation donnée — entre deux exigences de
responsabilité, la classique, que nous avons à exercer tout le
temps, et l'autre, qui peut paraître, au regard de la première,
sauvage, incompréhensible, irréductible, non intégrable..., mais qui
n'en est pas moins impérative, pour ceux qui sont sensibles à
l'injonction de penser. Nous devons négocier, tous les jours, à
chaque instant, entre ces deux logiques, qui ne sont pas toutes les
deux des logiques de la
même
responsabilité, mais qui sont des « logiques » (sans logique) de la
responsabilité
même.
Question du même, et de l'ipséité
(metipsissimus,
meisme),
donc du possible comme pouvoir (voir Benveniste, j'y reviens dans un
instant).
La responsabilité à prendre est, elle doit rester incalculable,
imprédictible, imprévisible, non programmable. Chacun, à chaque
instant — c'est là qu'il y a responsabilité —, doit inventer, non
seulement pour lui tous les jours, mais pour lui chaque fois de
façon nouvelle, sa responsabilité à prendre dans telle ou telle
situation en négociant entre deux mondes de la responsabilité
apparemment incompatibles. Je m'arrête là.
J.-L.
N.
— Je
ne suis pas certain d'être entièrement d'accord avec le mot «
négociation »...
J. D.
—
Transaction, si tu préfères. On s'arrange, quoi...
J.-L. N.
—
Bon. Oui, on s'arrange... mais je pensais au sens propre de «
négociation », c'est la négation de
l'otium ;
le négociant, c'est celui qui s'affaire, qui fait des affaires.
J. D.
—
Qui travaille, oui.
J.-L. N.
—
Qui travaille, oui, c'est de l'ordre du travail. Or, pour le dire au
passage, c'est toujours pour moi une source d'étonnement et
d'interrogation (sur laquelle je n'ai pas beaucoup travaillé,
justement...) que dans cette civilisation, la nôtre, le négoce ait
une part tellement importante, structurante, fondatrice, et soit en
même temps l'objet d'une réprobation ou d'une subordination
permanente. D'ailleurs, là où tu dis qu'« il faut négocier », c'est
là où ce n'est pas très satisfaisant, là où nous sommes coincés
entre une responsabilité classique et une autre. Eh bien, je crois
que j'aimerais, dans mon idéalisme impénitent, essayer de penser au
moins l'exigence, la nécessité de cette négociation, plus
profondément que comme un pis-aller.
Je veux dire ceci : pourquoi penses-tu comme ça la responsabilité et
pourquoi suis-je d'accord, et sans doute un bon nombre d'autres le
seraient ? C'est-à-dire : pourquoi cette pensée-là ? Parce que cette
pensée commence, justement, par être une tentative de répondre à un
monde de la responsabilité calculée et calculante, à un monde dans
lequel on tend de plus en plus à tout assigner à la responsabilité
et de manière de plus en plus précise, par un calcul toujours plus
ajusté et aussi plus difficile. Pour revenir à la question des
assurances, on sait qu'il peut y avoir aujourd'hui des problèmes
quantitatifs énormes, par exemple après le 11 septembre, et dans
chaque cas de très grande catastrophe. C'est-à-dire que nous sommes
dans un monde où la responsabilité contribue à l'établissement
toujours plus dominant, pour parler très simplement et comme un
certain Heidegger, du calcul, de la raison calculante, etc., et
c'est par rapport à cela que tu dresses l'autre exigence avec
laquelle tu dis qu'il faut traiter et négocier.
Or, ce que je voudrais dire, c'est qu'il s'agit de plus que d'une
négociation, c'est que l'appel à la responsabilité illimitée, non
calculante, etc., — admettons que ce soit un appel que tu lances -
est un appel nécessaire parce qu'il répond à une demande au moins
sourde qui vient du monde dans lequel nous sommes. Et c'est pour ça
que j'ai eu une réserve lorsque tu as dit que la responsabilité
incalculable, incommensurable, est nécessaire « au moins pour ceux à
qui la pensée importe » ou quelque chose comme ça : j'ai eu peur que
tu sois un peu trop dualiste, comme s'il y avait ceux qui peuvent
penser la responsabilité illimitée et, par ailleurs, les autres qui
doivent pratiquer la responsabilité...
J. D.
—
Ce n'est
pas
mon
intention, non.
J-L. N.
—
Alors; il faudrait dire au moins que ceux pour qui la pensée
importe, c'est tous, qu'ils le sachent ou non, il ne faut pas qu'il
y ait d'ambiguïté... C'est d'ailleurs une affaire qui vient de très
loin, peut-être remonte-t-elle aux débuts de la philosophie et à
l'idée que les philosophes doivent gouverner, c'est une idée qui a
toujours été peut-être, en partie au moins, complètement
mésinterprétée... Avec cela, évidemment, je suis aussi en train de
donner lieu aussi aux plus grosses mésinterprétations possibles.
Cela me permet de revenir à l'un de ces « gros concepts » comme tu
dis — celui de sens, avec lequel Francis Guibal et Jean-Clet Martin
ont voulu donner son titre à ce colloque. Je le maintiens parce que
justement, pour moi, le sens, le sens du sens, c'est cet appel qui
revient toujours du sein de n'importe quelle communauté ou de
n'importe quel monde, c'est un appel à résister à l'installation, au
calcul, à la domination, etc. C'est donc asymptotiquement un appel à
se régler sur l'impossible, sur l'incalculable. C'est pour cela que,
tout en admettant qu'il faut un étage de la négociation, je dirais
que cette négociation doit elle-même être de quelque manière
ordonnée à — quel mot employer ? —
à
un réglage sur ce qui ne donne pas de règles. Voilà un premier
élément de réponse.
D'autre part, en revenant plus avant dans ta question, je dirai ceci
: il me semble que tu proposes d'abord de penser le don comme
abandonné. Le don, il faut qu'il soit vraiment abandonné pour être
don. Et maintenant, si je retourne la chose et si je me demande si
le don abandonné n'appelle pas, en écho, l'abandon donné, si la
surprise, d'ailleurs, et la déception de la réponse dont on a parlé
tout à l'heure, ce ne peut pas être justement le don de l'abandon ?
Je t'abandonne… je ne réponds pas à ta demande par ce qui la remplit
ou la satisfait. L'abandon donné, c'est là, d'une certaine façon,
l'exposition à l'impossible
ou à
l'incommensurable donné comme étant l'effet du don ; quand je donne,
je donne, j'expose l'autre à ce don comme à quelque chose dont il ne
pourra pas éteindre la dette et qui donc, d'une certaine façon,
excède d'emblée le système de la dette. Seulement tout ce que tu dis
revient aussi à dire que, lorsque les dons entrent dans un échange
de dons — je t'offre une cravate, tu m'en offres une autre,
ou
tu m'offres une pipe ou au contraire donc le...
J. D.
—
Quels exemples !
J.-L.
N.
—Justement,
je ne fume plus depuis longtemps...
Alors, tu l'as peut-être déjà deviné, je suis en train de revenir,
par des voies retorses, au sein du christianisme et du monothéisme
en général. Parce qu'une responsabilité absolue, infinie, illimitée,
une dette elle aussi illimitée, n'est-ce pas ce qui a pris la figure
du péché originel ?
Que l'on puisse, et que l'on doive, interpréter toute la question du
péché originel, et du salut, dans les termes d'une formidable
économie, c'est une affaire entendue. En même temps, pourtant, cette
formidable économie représente aussi un abandon, et peut-être
aujourd'hui en vient-on à demander que l'on reconnaisse — avec ou
sans cette provenance, c'est une autre question – ceci qu'il y a là
un don qui n'est ce qu'il est – le
don de Dieu, la création de l'homme — que pour autant qu'il est
abandon, ou don d'un abandon. Il y a de très grandes traditions
mystiques dans les trois monothéismes qui vont dans ce sens, et,
pour en reprendre une toute récente, toute moderne, cela est très
présent chez Simone Weil, cette idée que créer, c'est abandonner ce
qui est créé à sa condition créée. L'homme est abandonné. Laissons
de côté ce qui est appelé péché, ou bien considérons que ce péché
est essentiellement fait pour être pardonné, ou racheté ou comme on
voudra ; mais ce pardon ou ce rachat ne peut être donné que par
celui, justement, qui a donné, celui qui donne donc le rachat comme
il donne le péché, au-delà de toute mesure, selon quelque chose qui
ne peut même pas être dit en termes de justice, mais qui s'appelle
la grâce, la grâce comme une sorte d'extrémité à quoi toute justice
finit par arriver, écrit quelque part Nietzsche... Le don de la
grâce ne peut venir qu'après le don de l'abandon : deux
incommensurables.
Je pose la question : n'y a-t-il pas là quelque chose qui engage un
au-delà de toute responsabilité calculable ? Il se trouve – mais je
n'aurais jamais cru que je dirais quelque chose comme cela
aujourd'hui ! – que c'est la culpabilité qui viendrait encore le
mieux nommer cet au-delà de la responsabilité. On dit tout le temps
aujourd'hui que la responsabilité est le dégagement de toute
culpabilité. Au contraire la culpabilité est peut-être l'au-delà de
toute responsabilité mesurable. Mais je m'arrête là-dessus. Je vois
que Werner Harnacher hoche la tête, il pense sûrement à la
Schuldigkeit
de Heidegger comme à une tentative de penser dans des termes trop
religieux... Bien entendu, il faudrait discuter encore beaucoup sur
la culpabilité. C'est seulement de manière formelle que je dirai
pour le moment : voilà, ça se présente comme ça, la culpabilité
au-delà de la responsabilité.
Je voudrais ensuite ajouter seulement quelque chose sur le
performatif. Je t'accorde entièrement ce que tu dis sur le
performatif, et que celui-ci s'annule si l'événement est
effectivement produit conformément à la performation. Mais si le
performatif ne performe que le sens, au sens où j'essaie de
l'entendre, c'est-à-dire le sens d'un « à », le sens justement d'une
adresse, à ce moment-là — je reviens prendre encore quelque chose
dans la même tradition —, je dirai que le performatif de celui qui
appelle « Abraham » et d'Abraham qui répond « me voici » — c'est une
affaire que tu connais bien —, ce double performatif ne performe
justement rien d'autre que le fait qu'ils se répondent l'un à
l'autre, après quoi commence toute leur histoire... On pourrait
aussi considérer cet autre type de performatif que l'on trouve dans
certaine
tradition
mystique, de l'islam au moins, à savoir ce performatif qui fait que
c'est la profession de foi du fidèle qui crée le contenu de la foi.
Et donc, à la limite, c'est dans la profession de foi que Dieu même
et son
rapport au monde
sont créés.
J. D.
—
Cela me permet d'enchaîner vers la troisième question. L'appel
auquel finalement on répond par-delà la demande déterminée,
calculable, déterminable, tu dis que c'est à lui que tu te réfères
quand tu parles du sens. C'est çà le sens, l'origine et le
sens du sens. Cet appel alors indéterminé, ou en tout cas cet appel
qui ne se laisse pas déterminer par un objet calculable, par une
demande calculable, je me demande si ce n'est pas un appel à se
porter, justement, au-delà du sens. L'appel à donner — donne-moi
l'amour, donne-moi, etc. —, ce don demandé, s'il doit être don, doit
précisément n'avoir pas de sens, c'est-à-dire ne pas apparaître
comme tel, dès lors que, s'il apparaît comme tel, il se détruit. Je
reprends ton mot : cet appel du plus loin possible, cet appel
quasiment infini, je me demande s'il n'excède pas le sens, au lieu,
justement, de livrer le sens comme tu le suggères. Cela nous
reconduit au point que tu viens de soulever : la responsabilité
infinie comme culpabilité ou non. Une tradition que nous connaissons
bien remonte au péché originel, mais on en trouve les traces jusque
chez Heidegger et Lévinas : avant même de devoir ceci ou cela, de
m'endetter ou de faire une faute, je dois
répondre,
c'est le
Schuldigsein
originaire, je ne suis alors ni simplement coupable ni responsable,
mais peccable ou passible. Avant même de devoir ceci ou cela ou
d'avoir commis telle ou telle faute, je suis passible ou peccable en
quelque sorte. Je crois qu'on trouve ça chez Heidegger, d'une autre
manière chez Lévinas, qui parle d'une dette originaire, donc d'avant
toute dette déterminée, en quelque sorte. Le « me voici » est de cet
ordre-là. Ces pensées-là,
si
fortes et respectables qu'elles soient, en effet, appartiennent
peut-être, qu'elles le reconnaissent ou non, à une provenance,
disons, biblique. Quand je parle de responsabilité infinie, c'est au
bord, c'est très proche de ça, mais je cherche au moins — que j'y
arrive ou non est une autre affaire —, je cherche au moins à penser
une responsabilité
à
plus d'un,
justement, devant plus d'un. Il y a plus d'un appel, même quand il
vient, même s'il venait de la même personne ; il y a plus d'un, et
je ne peux répondre infiniment, je ne peux pas me mesurer à la
responsabilité infinie qui m'est assignée par ce « plus d'un appel
», venant de plus d'un ou de plus d'un lieu. Là, il y a un
incalculable, une sorte d'infinité, pour renouer avec le problème
ouvert hier. Cette infinité n'est pas nécessairement circonscrite
par la tradition dont nous venons de parler à l'instant. Quand je
dis « tout autre est tout autre », cela veut dire qu'il y a
une multiplicité d'autres et donc une multiplicité d'appels. Je suis
également responsable devant chacun ou chacune et cette
responsabilité n'est pas calculable. Naturellement, je suis obligé
de calculer (société à responsabilité limitée), je ne peux pas
répondre en tant que singularité finie, je ne peux pas répondre á
tous les appels, mais l'appel est infini, et je suis sans cesse en
train de me mesurer à l'immensité, à l'incommensurabilité, à
l'infinité de cet appel disséminé, qui n'est pas l'appel de l'un,
d'un un, de quelqu'un, mais de plus d'un, plus d'une à la fois. Ou
alors c'est chaque fois un, bien sûr, irremplaçablement, mais c'est
plus d'un unique, plus d'un irremplaçable — chaque fois tout autre.
Cette considération m'amène au fond à la troisième série de
questions que je voulais te poser. Elles nous ramènent à ladite «
déconstruction du christianisme ». Qui prend en somme aujourd'hui,
qui prendrait la responsabilité d'une déconstruction du
christianisme ? Pour suivre le fil de ce que tu disais tout à
l'heure, il est évident que la responsabilité,
si
elle est illimitée, c'est qu'elle n'est pas simplement la
responsabilité d'un sujet conscient, libre, déterminé, etc., mais
qu'elle vient de plus loin ou de plus haut, elle est plus vieille
que moi mais aussi le « devant qui » j'ai à prendre ma
responsabilité n'est peut-être pas encore formé. Celui qui t'adresse
l'appel n'existe peut-être pas. Il est indéterminé, il est,
peut-être, à venir, justement. À ce moment-là, la question est d'une
responsabilité à prendre quant à « qui vient et qui n'est pas encore
venu et qui peut-être ne viendra pas ». On retrouve la problématique
de la messianicité dont on parlait ce matin. J'ai de la
responsabilité à l'égard de ce que, de ceux que, de celles que je ne
connais pas encore. Non seulement les morts, qui ne sont plus là, ou
qui reviennent sous une forme ou sous une autre, comme les fantômes,
etc., mais ceux qui ne sont pas encore nés. On pourrait donner
beaucoup de déterminations concrètes à cette vaste question. En tout
cas, on ne peut pas abdiquer une responsabilité devant ceux ou
celles qu'on ne connaît pas, devant qui n'est pas encore né. Ou est
mort depuis longtemps sans que je l'aie même connu.
La « déconstruction du christianisme », avec tout le travail que tu
fais sur la notion de monde, de création, etc., qui en prend la
responsabilité et devant: qui ? Pour préciser mes questions, comme
je veux les poser à partir de toi et les adresser à toi, je vais
lire deux passages, particulièrement denses ; je pourrais en lire
d'autres naturellement si on en avait le temps, mais j'ai choisi
ceux-là, dans
Le Sens du Monde
(p. 91), où tu dis ceci (je le choisis, ce passage, parce qu'il y
est question du sens, justement, et de la « déconstruction du
christianisme » quant au sens) :
En vérité, si l'on entend par monde une totalité de signifiance,
aucune philosophie sans doute n'a pensé un dehors du monde.
L'apparence d'une telle pensée, et de la contradiction qui s'ensuit,
vient du sens chrétien de monde, comme ce qui précisément est en
manque de sens ou a son sens hors de lui-même. En ce sens,
d'ailleurs, le sens lui-même [alors, je te demande d'assumer la
responsabilité de ces énoncés] est une détermination ou une
postulation spécifiquement chrétienne et qui suppose un pas hors du
cosmos
auquel tient toujours
l'agathon.
Dans cette mesure même, ce que nous avons à penser désormais au
titre du sens ne peut consister que dans l'abandon du sens chrétien
ou dans un sens abandonné. Ce qui peut se dire aussi d'une autre
manière : le sens, s'il faut faire droit à la requête obstinée de ce
mot [alors, faut-il faire droit, tu dis « si », « s'il faut », alors
est-ce qu'il le faut ?], s'il faut encore faire droit à la requête
obstinée de ce mot, ou s'il faut enfin lui faire droit, ne peut
procéder: que d'une déconstruction du christianisme.
Alors, appel de note à ce mot et ta note est celle-ci :
Ce qui signifie, pour être précis, autre chose qu'une critique ou
qu'une démolition : mais la mise au jour de cela qui aura agencé le
christianisme comme forme même de l'Occident, bien plus profondément
que toute religion, et même, comme l'autodéconstruction de la
religion, à savoir, l'accomplissement de la philosophie par le
judéo-platonisme et la latinité, l'onto-théologie comme sa propre
fin, la « mort de Dieu » et la naissance du sens du monde comme
l'abandon sans retour et sans relève de tout « christ » [tu écris «
christ » entre guillemets], c'est-à-dire de toute hypostase du sens.
Il faudra, bien sûr, y revenir.
Le mot « sens » paraît d'une part lié à ce christianisme qu'il faut
abandonner. Mais une fois que l'on a abandonné le christianisme, on
garde néanmoins le mot « sens » déchristianisé, si j'ose dire, il le
faut encore. C'est et ce n'est plus le même mot. Autrement dit, tu
sembles vouloir sauver le sens après sa déchristianisation tout en
disant, dans d'autres textes, que la déchristianisation est une
opération d'autodéconstruction, c'est-à-dire encore chrétienne :
elle se sauve elle-même dans le sens qu'elle perd en quelque sorte.
Voilà ce que je voudrais que tu nous expliques quant au sens, quant
à la responsabilité que tu prends, toi, quant au mot « sens », après
le christianisme, si on peut dire après le christianisme, au-delà du
christianisme.
Après ce texte, j'en ajoute un autre, et je m'arrêterai là, c'est
dans ton livre le plus récent,
La Création du monde
(p. 93) :
Ainsi la création [évidemment, tu le sais bien, l'usage que tu fais
du mot « création » est justement provocateur ; s'il y a un mot dont
j'hésiterai toujours á me servir, c'est bien celui-là ; c'est
justement là que la question que j'avançais tout à l'heure au sujet
du performatif se repose ou se relance] forme un point nodal dans
une « déconstruction du monothéisme », pour autant qu'une telle
déconstruction procède du monothéisme lui-même...
(On a discuté de ce mot « même », on pourra y revenir tout à
l'heure. Je tiens, en suivant une indication qui me paraît lumineuse
et riche de conséquences de Benveniste, que le mot « même »
lui-même, partout où il apparaît, garde et réaffirme la mémoire de
son origine étymologique, à savoir qu'il renvoie, comme
meisme
(metipssimus)
à ipse,
c'est-à-dire au soi.
Ipse renvoie toujours
au soi comme à l'autorité, celle du maître de céans, du patron, du
chef, du père ou de l'époux, etc. Benveniste cite un grand nombre de
textes. On le vérifie : chaque fois que l'on se sert du mot
ipse,
on désigne implicitement un pouvoir, un « je peux » masculin, la
souveraineté du maître de maison, du mari, du despote. Dans toute
référence à l'ipséité et par conséquent au mot « même » qui la
contient implicitement, c'est la même implication. Or, aucun
discours philosophique ne peut se passer du mot « même » : on dit «
la chose même », « ceci même », quand on parle de l'essence
propre
de quelque chose, on dit « même » et à chaque fois qu'on dit « même
», on convoque, au moins implicitement, le pouvoir, précisément,
l'autorité du maître de maison, l'autorité masculine du maître de
céans. Donc le mot « même
»,
s'il y a quelque chose à déconstruire, c'est bien lui, lui-« même »,
qui est dans le langage philosophique comme partout
chez lui.)
Tu écris : « le monothéisme lui-même »...
...
une telle déconstruction procède du monothéisme lui-même, voire en
est le ressort le plus actif. Le dieu unique [alors, si quelqu'un
est
lui-même,
c'est bien ça, le dieu unique] dont l'unicité est le corrélat de
l'acte créateur, ne peut pas précéder sa création, pas plus qu'il ne
peut subsister au-dessus d'elle ou à part d'elle en quelque façon.
Il se confond avec elle : s'y confondant, il
s'y
retire et s'y retirant, il s'y vide, s'y vidant il n'y est rien
d'autre que l'ouverture de ce vide.
J'aimerais savoir si, justement, le vide, la kénose, est encore là
ou non. Tu poursuis :
Seule l'ouverture est divine, mais le divin n'est rien de plus que
l'ouverture. L'ouverture n'est pas la fondation ni l'origine.
L'ouverture n'est pas non plus une sorte de réceptacle ou d'étendue
préalable pour les choses du monde.
Est-ce que tu ne remplaces pas, en quelque sorte, le plein du dieu
unique du monothéisme par l'ouverture à laquelle lui-même doit se
soumettre ? Et donc on retrouve ton souci, partout présent, de
l'ouverture — même ta définition de la liberté comme quelque chose
qui n'est pas le prédicat d'un sujet, mais qui est l'ouverture du
libre, comme dit Heidegger, le fait d'apparaître, ce qui fait qu'il
t'arrive de dire : un arbre est libre, simplement en tant qu'il est
dans l'ouvert et dans l'apparaître. Dans cette ouverture, tout
bascule, on passe du sens du monothéisme, du christianisme, à un
sens d'après le christianisme ou excédant le sens du christianisme.
À
ce point, je m'arrête et reformule ma question (ce n'est
certainement pas une objection á toi ni une question que je ne
m'adresse pas à moi-même, qui ne m'inquiète
pas moi-même, j'aurais dû le dire aussi tout à l'heure, dans la
discussion avec Roberto Esposito ou pour la question sur le
messianique aussi) : s'agissant de l'ouverture, c'est-à-dire de
l'apparaître de ce qui se dévoile ou révèle en vérité, comment la
référer, en parlant un peu allemand, à la distinction que fait
Heidegger entre
Offenbarung—
le lieu de la révélation, justement, biblique, historique — et puis
Offenbarkeit,
c'est-à-dire la possibilité de
l'apérité,
la
possibilité
de cette
Offenbarung,
possibilité
dont Heidegger dit naturellement qu'elle est plus originaire : il
faudrait penser d'abord, avoir déjà pensé la révélabilité
(Offenbarkeit)
pour déterminer ensuite la révélation. Ce couple-là,
Offenbarkeit/Offenbarung,
comme le couple d'ailleurs messianicité/messianisme, est un couple
diabolique, très difficile à maîtriser. On ne peut pas décider,
quant à savoir si la condition de
l'Offenbarung
—a été l'Offenbarkeit,
autrement dit l'ouverture du révélable dans laquelle une révélation
historique s'est inscrite, ou
si,
au contraire, une
Offenbarung,
c'est-à-dire un événement est arrivé, imprévisiblement, qui a ouvert
la révélabilité à elle-même, qui a ouvert l'ouverture. Autrement
dit, dans cette logique-là, c'est parce qu'il y a eu l'événement de
la révélation historique, des révélations historiques, et des
religions, que ça
s'est ouvert, qu'on a pu penser l'ouverture de l'ouvert, plutôt que
l'inverse.
Je n'ai pas de réponse décidable ou décidée à cette question. Je me
sens tenu ou j'oscille dans cet entre-deux-là. Mon malaise est ici
un malaise de la responsabilité : est-ce que c'est dans l'Offenbarkeit
que se trouve la responsabilité ou est-ce que c'est dans
l'Offenbarung
?
Les théologiens, les croyants classiques, diront :
si
vous pensez
l'Offenbarkeit,
c'est parce qu'il y a eu
l'Offenbarung,
et notre responsabilité est de prendre en compte, d'assumer
l'héritage de l'Offenbarung
pour penser l'Offenbarkeit,
contrairement à ce que fait Heidegger. Dans le style heideggerien,
on dira l'inverse : que la vraie responsabilité de penser, que ce
qui est à-penser, c'est
l'Offenbarkeit,
que l'Offenbarung
n'est pas de l'ordre de la pensée ni de la philosophie, comme
Heidegger dit que le christianisme n'a rien à voir avec la
philosophie, que c'est de la folie pour la pensée, tu connais ces
textes-là... Eh bien, là, c'est une question de responsabilité quant
au sens. Je m'arrête là.
J-L. N.
—
Bon, repartons de la fin.
Premièrement, la question est celle de la révélation. Sans revenir
sur le cercle terrible que tu dis, et qui est exact, celui de
l'Offenbarung/Offenbarkeit,
il faut néanmoins rappeler que ce cercle est marqué dans
la philosophie depuis Hegel. Hegel dit dans les
Leçons sur les preuves de
l'existence de Dieu: « Ce qui est révélé [il parle,
bien entendu, de la religion qu'il appelle "révélée"] est simplement
ceci, que Dieu est le révélable. » Et ce n'est pas par hasard si, à
un moment donné, cela vient se loger dans la philosophie, ce qui
ouvre pour moi sur l'exigence de penser en termes de déconstruction
du monothéisme, c'est-à-dire de ce qui mêle indissolublement
philosophie et religion révélée dans notre provenance. Il nous faut
nous réapproprier cette histoire, justement parce que le triple
monothéisme est de part en part marqué par le couple
Offenbarung
et Offenbarkeit,
que la philosophie a paru se définir contre lui, mais ne peut
sans doute pas en être quitte. C'est-à-dire que ce qui est révélé,
c'est qu'il y a une révélabilité tout à fait initiale,
archi-originaire, de ce que l'on nomme Dieu, mais cela justement
n'est révélé que par une révélation, et qui ne prend pas une forme,
mais qui en prend deux, puis qui en prend trois...
J. D.
—
Et ce n'est pas fini...
J-L. N.
—
Ce n'est pas fini… Ça, je
ne sais pas... Peut-être, mais peut-être plus sous la formé du même
genre d'événement, disons, fondateur de religion... Parce que c'est
justement jusque dans la qualité d'événement fondateur — on ne peut
pas ne pas le remarquer — que le monothéisme s'est répété ; je crois
vraiment qu'il n'y a pas d'autre exemple comparable, il n'y a pas
d'autre religion qui ait éprouvé le besoin de se re-révéler à
nouveau chaque fois, devenant une autre religion mais refondant la
même. Il n'y a peut-être qu'une chose qui y ressemble très
curieusement, c'est la philosophie dans son histoire. Parce que, au
fond, chaque philosophe se comporte comme Mohammed vis-à-vis du
Christ et de Moïse, ou comme le Christ vis-à-vis de Moïse. Et en
même temps, l'ensemble des philosophes se comporte aussi de cette
manière vis-à-vis de la religion, ce qui complique évidemment tout
le problème, puisque la philosophie dit aussi qu'elle révèle la
véritable révélabilité de ce qui se propose comme révélation. C'est
un premier point.
Deuxième point, en remontant un peu en arrière dans tes propos,
l'ouverture. L'ouverture, je te l'accorde, est un mot vraiment
embêtant, un peu comme un autre mot dont je me suis servi il y a
longtemps et qui me colle maintenant aux talons, c'est-à-dire le mot
« partage ». L'ouverture, avec cette espèce de valeur à la fois de
générosité et aussi, là encore, du côté de l'apparition et de la
révélation, je crois qu'il faut toujours, si du moins je veux encore
me servir de ce mot, qu'il faut toujours la ramener à ce qui est la
condition d'une ouverture, c'est-à-dire au contour. L'ouverture
n'est pas comme ça béante à l'infini ; justement, il n'y a pas
d'ouverture infinie ; il est peut-être possible de dire, on doit
peut-être même dire que l'ouverture est toujours ouverture
à
l'infini, mais qu'elle n'est pas elle-même infinie — et de ce point
de vue, je ne suis sans doute pas très à l'aise avec le thème de
l'Ouvert chez Heidegger, avec un certain hölderlinisme heideggerien
de l'Ouvert, dans l'Ouvert, qui est d'ailleurs le Libre... Non,
l'ouverture, c'est ce qui demande son contour pour s'ouvrir, comme
la bouche s'ouvre et donne son contour, et pour cela prend donc
elle-même des contours ; il faudrait penser à la bouche dans le
chant, ce qui ramènerait d'ailleurs du côté de la résonance.
Autrement dit, la demande, l'appel ou l'injonction d'ouverture,
qu'est-ce d'autre que la demande ou l'injonction d'avoir à tracer
des contours, des formes donc, pour une révélation, si tu veux, mais
je dirais simplement des contours pour que quelque chose de
l'Ouvert, en général, se présente ? Sinon, rien ne se présente du
tout. C'est d'ailleurs quelque chose qui semble à certains égards
avoir échappé à Heidegger, malgré ce qu'il dit
à
certains endroits à propos de l'art, et surtout peut-être dans le
petit texte sur « L'Art et l'espace » : la nécessité du contour...
J. D.
—
Il insiste beaucoup sur le contour, Heidegger, sur
l'horos,
la limite...
J.-L. N.
—
Oui, mais alors, chez lui, cela semble toujours être refermant au
lieu d'être justement cela, ce qui est ouvrant.
Mais revenons à la question du christianisme. Le cœur de l'affaire,
c'est que tu veux me mettre en contradiction avec moi-même parce que
je sauverais du christianisme le sens, qui serait
lui-même intégralement et essentiellement chrétien. Eh bien, oui,
bien sûr, je dirais volontiers que c'est là tout le problème.
C'est-à-dire que notre provenance est bien faite de ce monothéisme,
d'une part, mais, d'autre part, il m'importe de dire en
même temps ceci, à quoi on touche toujours trop peu : le triple
monothéisme n'est pas indépendant non plus de la philosophie. Et la
question du sens, que l'on veuille ou non garder ce mot de « sens »,
ne peut pas ne pas concerner la philosophie, mais à travers elle le
christianisme aussi, et/ou le monothéisme.
Derrière tout cela, d'ailleurs, derrière ce qui rend possible ou
même nécessaire un intérêt pour ce que j'ai appelé « déconstruction
du christianisme », expression dont les termes font déjà une
alliance de marques philosophiques et religieuses, je crois qu'il y
a une contemporanéité, au moins, et peut-être, au plus, une
cohistorialité (pour le dire à la Heidegger) de la philosophie et du
monothéisme, avec tout ce qu'on voudra de différences énormes à
analyser.
Cela veut dire que l'on peut tout ramener, en remontant cette
histoire dans notre provenance tant religieuse que philosophique,
à ce dont
nous parlions tout à l'heure : au don d'un abandon. Après tout, ce
que j'ai désigné tout à l'heure dans la figure du péché originel,
c'est tout de même aussi ce qui rend possible la tragédie grecque.
Parce que, à l'homme grec les dieux donnent plutôt la mesure,
l'horos,
etc., mais l'hybris,
elle leur est aussi donnée. Et la tragédie est aussi le
fait des dieux. Donc, tout cela ensemble constitue notre provenance
comme un monde que l'on peut dire non religieux en tant que non
polythéiste, non sacrificiel..., c'est-à-dire comme un monde dans
lequel la révélation n'est pas seulement quelque chose qui vient en
plus, mais constitue ce qui, à travers la révélation
philosophico-théologique, donne en général la forme de la présence
lorsqu'elle n'est plus, justement, donnée simplement comme présence.
Le polythéisme est la présence donnée, au moins jusqu'à un certain
point, dans une sorte d'assurance : il y a des dieux, et dans un tel
monde, je dirais qu'il n'y a que de la négociation, on négocie avec
les dieux — s'il est permis de se contenter de cet abrégé sauvage
d'analyse, excessivement rapide, et qui devrait ensuite laisser la
place à un retour sur ce qui fait peut-être le trait d'union entre
quelque chose du sacré avant et quelque chose après l'événement de
l'avènement occidental.
Dans ces conditions, le sens, j'essaie de le dire au moins dans ce
texte que tu as évoqué - ou je l'essayais, parce. que
c'est assez ancien, je ne veux pas m'excuser par cette ancienneté,
mais il est vrai aussi que ça a fait, depuis, un peu de chemin —, le
sens, qui me paraît être l'élément même de toute cette tradition, ne
désigne pour moi pas autre chose que la levée de cet envoi, de cet
appel, venant de et faisant signe vers la présence en tant
qu'absentée, pour se contenter, maintenant, de le dire de cette
manière. C'est cela l'enjeu du retrait des dieux : le sens d'un
absentement. Et le triple monothéisme joue là-dedans évidemment un
rôle complètement double, d'une part de réinstallation de la
présence, de l'assurance, etc., et, d'autre part, au contraire, de
creusement de l'absentement, comme le montrent ensemble toutes les
traditions mystiques des trois religions.
Et si je dis
« traditions mystiques », il faut pourtant rappeler que ce trait de
l'absentement traverse aussi les pensées et les fonctionnements
moins mystiques des monothéismes, leurs aspects plus banals dans
lesquels, à certains égards, le sens de l'absentement s'allie,
malgré tout, avec tout ce que nous désignons d'habitude sous le nom
de religion, d'institution religieuse...
Et ce sens est en même temps, je le répète, conjoint, très
intimement, conjoint — et c'est de cette conjonction que le
christianisme d'abord témoigne et d'ailleurs d'une autre manière
encore une fois, ensuite l'islam, mais aussi le judaïsme au moins
dans l'après-christianisme — intimement conjoint, donc, à ce que
nous appelons la philosophie. Si bien que tout cela est toujours une
question sur la même chose, sur « Comment l'Occident s'est-il révélé
à lui-même ? » ou:« Comment est-il à lui-même toujours la révélation
de ce que son nom veut dire, Occident, coucher du soleil, comment
est-il la révélation à lui-même de l'obscurité ? »
Tu vas dire : « A lui-même, voila qui nous ramène au même »... Sauf
que je dirais, justement : est-ce que le dieu du monothéisme, quelle
que soit l'une ou l'autre de ses formes, n'est pas, quand il est
vraiment ce qu'il est, s'il « est », celui qui écrase sa propre «
mêmeté » ? celui qui n'est même pas le même que lui-même... Après
tout, quand je parle de ça, j'ai toujours dans la
tête une phrase d'Eckhart. Si j'avais une devise, si je devais me
donner une devise, ce serait sans doute cette phrase d'Eckhart : «
Prions Dieu de nous tenir libres et quittes de Dieu. » Une phrase,
je sais bien, extrêmement piégeante — il s'agit de prier Dieu —, à
moins que l'on ne dise « prions (sans nommer Dieu) de nous tenir
quittes... », mais alors il faut savoir ce que veut dire prier sans
prier Dieu ? Je pourrais aussi prendre telle : ou telle autre phrase
d'autres mystiques juifs ou musulmans...
F. G.
—
Il t'est quand même arrivé d'écrire « Si nous devons passer un jour
par-delà notre athéisme, ce sera pour ne plus même prier Dieu de
nous délivrer de Dieu... ? »
J.-L.
N.
—
Alors, là, tu as bien visé ! Ça, c'est une réponse comme Jacques en
voulait une ! Oui, mais il reste une question, ou une place vide.
Pour m'expliquer, je pourrais citer Blanchot, dont tout à l'heure je
voulais justement dire le nom, pour le saluer, d'autant plus que,
hier, Monique Antelme m'a apporté et transmis son salut. Je regrette
de ne pas avoir ici
L'Entretien
infini.
Il y a là une très belle note où Blanchot désigne une tâche qu'il
n'appelle pas du tout « déconstruction du christianisme », mais dont
il dit qu'elle ne peut se contenter d'aucune... disons d’aucune
sécularisation ou démythologisation, voire d'aucune athéisation. Je
crois qu'il nomme Feuerbach dans ce contexte, mais, dit-il, en
refusant le geste de Feuerbach qui remplace Dieu par l'homme, il
s'agit de « tout autre chose », il s'agit de faire ou de mettre tout
autre chose... «
à
cet endroit-là
»,
quand même. Au fond, j'essaie peut-être de ne pas dire autre chose
que ça : il y a là un certain endroit, une certaine place et un
certain temps en tant que place et temps de... disons donc du divin,
de la révélation, de l'ouvert, si on peut le dire comme ça, ou du
sens.
J. D.
—
On n'a plus beaucoup de temps. Juste une dernière question. On peut
la laisser à sa virtualité. Elle concernerait la décision, le
concept de décision, par exemple dans
L'Expérience de La liberté,
à la fin, page 195, où tu parles de décision : « Il y a décision à
chaque fois, nous décidons d'une écriture, nous décidons d'une
écriture de l'écriture, et du sens en son offrande et en son
retrait. Partage des voix : il n'y a jamais une unique voix, et la
voix du sens, c'est
la décision, chaque fois, d'une voix singulière. Liberté. »
Chaque fois que nous parlons de responsabilité, dans la tradition,
nous y impliquons la décision et la liberté, la liberté de décider.
La réponse, le sens de la réponse, du « répondre », qu'il y a dans
la responsabilité, cela implique toujours décision et liberté, la
liberté en général, y compris celle dont tu parles, avec toute la
transformation dont tu affectes ce mot-là, que je n'ai pas le temps
de rappeler ici.
Ma question est alors la suivante : qu'est-ce que tu penserais d'un
énoncé, celui qui me tente régulièrement, selon lequel justement la
décision, s'il y en a, et qui fasse arriver quelque chose, qui ne
soit pas, justement, l'expression de mon pouvoir performatif, qui ne
soit pas seulement le déroulement de mes possibilités, qui se mesure
à mon impossibilité, la décision donc, toujours, non pas celle de
moi-même, mais celle de l'autre, « ma » décision est passive : la
décision est passive, elle est celle de l'autre, et je dois assumer
la responsabilité d'une décision que je ne prends pas, qui n'est pas
la mienne, qui est celle de l'autre et par rapport à laquelle je
suis passif, comme à l'égard d'un événement ? Folie, n'est-ce pas ?
Mais je la crois aussi inéluctable que la pensée, et que l'au-delà
du vieux couple actif/passif.
Cette proposition étant avancée, j'aurais aimé, mais on n'en a pas
le temps, revenir sur un grand axe, sur la grande axiomatique de la
pensée occidentale, au moins postcartésienne, quant à la
responsabilité. Elle requiert — c'est la question de l'homme que je
te pose — que l'homme soit capable naturellement de décision, de
responsabilité, mais parce qu'il est capable de
répondre,
alors que l'animal, le vivant non humain, ce que l'on appelle si
grossièrement d'un mot « l'animal
»,
ne répond pas. C'est une tradition cartésienne qui se poursuit
jusqu'à Heidegger, Lacan et Lévinas, je n'ai pas le temps de le
montrer (je le fais, ailleurs). L'« animal », dit-on, ne répond pas,
il réagit seulement. Il réagit justement à un programme, il réagit à
des stimuli. Il a, certes, une sorte de langage, il communique, il a
des signes, mais ces signes sont des réactions et ne constituent
jamais des réponses. Je trouve cette distinction plus que douteuse
et fragile, elle est, on pourrait le
montrer de mille façons, je n'ai pas le temps de le faire;
fausse
pour beaucoup d'animaux ; et, c'est le point que je voulais
souligner, dans la logique de ce que j'ai dit jusqu'ici, rien ne
pourra
jamais nous garantir, dans un savoir théorique et un jugement
déterminant sûrs d'eux-mêmes, que ma réponse, que la réponse
apportée, que la responsabilité assumée est de l'ordre de la
responsabilité et non pas de la réaction ; c'est-à-dire qu'il
n'entre aucune réaction dans la réponse dite humaine. Il s'agit bien
du partage, ici, à l'intérieur du vivant, entre ce que l'on appelle
bêtement l'animal en général et puis le propre de l'homme. Autrement
dit, poser la question de la responsabilité, comme nous le faisons
tous, avec obstination et en nous référant au moins implicitement à
l'éthique de la réponse, à la liberté, à la décision, au sens
classique, etc., n'est-ce pas circonscrire cette question dans une
anthropologie métaphysique et, du point de vue du savoir positif, de
plus en plus naïve ? On le sait depuis longtemps, mais ça devient de
plus en plus éclatant pour les gens qui s'intéressent un peu à
l'organisation de certaines
espèces
dites animales. Autrement dit, peut-on, et jusqu'où, faire confiance
à cette distinction entre réponse et réaction, telle qu'elle a chez
Descartes, mais aussi chez Lacan, ses énoncés les plus carrés (on
n'a pas le temps de le montrer ici mais' je pense qu'on
pourrait le faire) ? C'est ma question : que penses-tu de ma
croyance ici ? de ce que j'assume, de ce que je présume ? A savoir
que toute croyance, toute assurance quant à cette distinction entre
répondre
et réagir,
autrement dit, toute conscience que je prétends avoir que là je
réponds et là je réagis et qu'il y a, qu'on peut déterminer
rigoureusement la différence entre une réponse et une réaction, est
non seulement philosophiquement déconstructible, critiquable,
douteuse, pour la pensée et pour le savoir, mais est aussi la
première démission
éthique ? A partir du moment où je crois savoir (et
où je me fie à ce savoir présumé) où il y a responsabilité et où il
y a réaction, je suis déjà clans un système d'assurance à
responsabilité limitée, je sais ce qu'est la responsabilité, donc je
sais ce qu'il faut faire, je sais ce que, en tant qu'homme, je dois
faire et je peux faire. Ce soi-disant savoir, qui soumet par
conséquent mes engagements à un savoir, mes actions à un savoir, les
programme et par conséquent, au lieu d'être la condition d'une
éthique digne de ce nom, il constitue la première
démission.
Le premier parjure et le plus présomptueux. C'est non seulement une
démission philosophique et scientifique, c'est une démission
éthique, cette confiance aveugle accordée à la distinction entre
l'homme et l'animal, comme la confiance accordée plus généralement à
la distinction entre répondre et réagir. Et ça,
c'est toute la question
de l'animal, dont tu sais qu'elle m'occupe beaucoup ailleurs, dont
je dis juste un mot maintenant.
Ce matin, après l'exposé de Jean-Clet Martin, il a été question de
l'extension du concept de
Dasein aux objets techniques, aux choses, etc. Or,
il est évident que dans cette grande tradition, seul un
Dasein au
sens heideggerien peut être dit responsable. Il n'y a pas de
responsabilité assignable aux animaux, par exemple. Ni devant ce que
l'on appelle des animaux.
J-L. N.
—
Bien sûr, puisque je dirais d'ailleurs qu'être responsable et avoir
un monde, dans les termes de Heidegger, on voit bien que
c'est la même chose. Ça se recouvre. Or, puisque,
pour Heidegger, l'animal est pauvre en monde, comme nous le savons,
et que la pierre n'a pas de monde, alors, bien sûr... Dans l'exposé
de Jean-Clet Martin, il y avait le lézard, qui vient de chez
Heidegger...
J. D.
—
Dans cette logique, à accréditer la distinction entre réaction et
réponse, on aboutit à des énoncés, comme chez Lacan par exemple,
selon lesquels la responsabilité, l'éthique, comme la criminalité,
supposent la loi comme le « propre de l'homme ». La cruauté même est
humaine, seulement humaine, et même la cruauté dite bestiale. Seul
l'homme peut être cruel, et toujours à l'égard de son semblable,
parce qu'il est sous la loi. Du coup, tout autre vivant est
considéré comme étranger à la loi, il ne
peut même
pas être cruel. Mais on peut ainsi exercer les pires violences à
l'égard des autres vivants sans être imputable de crime ou de
cruauté, sans avoir aucune responsabilité à l'égard d'autres
vivants. Voilà les conséquences que
l'on peut tirer de cette
logique.
J.-L.
N.
—
Remarque que notre monde éthico-juridique est en train de changer,
de ce point de vue, quant à la cruauté envers les animaux.
J. D.
—
Il y aurait ici beaucoup à dire. Est-ce que, dans ton monde, là, il
y a des animaux ? Il y en a, bien sûr, mais est-ce que tu leur fais
une place essentielle ?
J.-L.
N.
—
Non, non, pas du tout. D'ailleurs, j'allais repartir de ça... Mais
je t'accorde entièrement que, si je ne fais aucune place aux
animaux, j'en fais aux vivants, et il y a quand même là, quelque
part dans un texte, l'arbre qui est libre...
J. D.
—
S'il y a du vivant, oui, s'il y a des animaux...
J.-L.
N.
—
Bien sûr. Je t'accorde qu'un malheureux arbre, dont l'espèce n'est
pas identifiée, c'est peu pour traîner tout le monde du vivant.
J'allais même te dire, pour commencer, que lorsque tu parles de
l'animal, je me dis souvent deux choses. Je suis un peu soupçonneux,
d'abord, je me dis : « Qu'est-ce qui lui prend, là, qu'est-ce que
c'est que..., est-ce que ce n'est pas un peu trop ? »... Et puis je
me dis « Il y a plus urgent », surtout, oui, je me suis dit ça
quelquefois. Et puis, d'autre part, je me dis...
J. D.
—
Mon intérêt pour les animaux va aussi aux animaux humains. Tu vois
ce que je veux dire...
J-L.
N.
—Cela
me rassure déjà un peu. J'avais peur que tu instaures une loi selon
laquelle tu pourrais être cruel envers moi, mais pas envers ton
chat.
J. D.
—
Ça, c'est le soupçon ou l'accusation que des gens comme Luc Ferry
adressent à tous ceux qui veulent s'intéresser aux animaux pour les
animaux : au fond, ils préféreraient l'animal à l'homme, les nazis
aussi, etc. C'est ça l'argumentaire habituel de cet humanisme-là.
J'y ai répondu ailleurs.
J-L.
N.
—
Là dessus, je me dis, complètement empirique : « On ne peut pas tout
faire, alors Jacques s'occupe des animaux, très bien, chacun son
troupeau et les vaches seront bien gardées ! »... Alors, laisse-moi
les hommes...
J. D.
—
Débrouille-toi...
J.-L.
N.
—
Non. Mais pour parler sérieusement, je dis ces choses bêtes et tout
à fait extrinsèques parce que j'ai besoin d'un travail pour pénétrer
dans ce dont il s'agit.
Mais je voudrais faire remarquer que très vite se présente à moi un
enchaînement selon lequel ce que tu dis, que bien sûr je t'accorde
entièrement, toute cette mise en suspension de la distinction
réponse-réaction, je voudrais noter que c'est aussi quelque chose
qui joue maintenant un rôle considérable dans les décisions de
justice, cette indécision, toujours évidemment tranchée par des
décisions. Mais justement cela se décide en reposant toujours sur le
couple réaction-réponse, c'est-à-dire en disant, par exemple, « Il
n'est pas responsable, parce qu'il n'a fait que réagir », et, en
dernière analyse, c'est ce que veut dire une certaine assignation de
maladie, etc. Je t'accorde entièrement cela, mais je me dis que je
ne peux le comprendre qu'en essayant de remonter en deçà du couple
réaction-réponse et aussi donc en deçà— je dis remonter en deçà, ce
n'est sûrement pas la seule figure à prendre, mais passons... — en
deçà de la séparation homme-animal
et alors on arrive tout droit, par une voie anamnésique, on arrive
en. Égypte, par exemple. Et encore, derrière l'Égypte, on arrivera
au totémisme... et on est à ce
moment-là...
J. D.
—
On ne l'a jamais quitté, le totémisme...
J.-L. N.
–
Oui, mais cela veut dire, à ce moment-là, que, entre l'homme et
l'animal, ce que tu demandes doit moins être fondamentalement de
l'ordre d'une sorte d'égalisation de la balance que d'abord de
l'ordre d'une pensée de ce qui les renvoie l'un à l'autre et je
reviens ainsi à ce que j'appelais tout à l'heure résonance.
Peut-être, derrière ou en avant de — la distinction entre
réponse et réaction, il y a la résonance. Et lorsque tu dis : on est
toujours dans le totémisme, je dirais en tout cas qu'il est certain
que notre civilisation elle-même n'a jamais quitté quelque chose de
la résonance de l'homme et de l'animal. Il y a suffisamment de
chiens, depuis le chien d'Ulysse, et de chats, jusqu'à ceux de
Baudelaire, etc., pour parler de ça. Donc, je n'ai rien à discuter,
rien à t'objecter á ce sujet, sinon à faire remarquer que tu engages
à ce moment-là, nécessairement, quelque chose qui a affaire avec...
F. G.
-
Je crois qu'il va falloir libérer la salle...
J. D.
—
Tout de suite ?
F G.
—
On nous demande de libérer la salle...
J. D.
—
Je pensais qu'il y aurait une discussion avec la salle, mais...
J.-L. N.
—
Eh bien oui, moi aussi...
F. G.
—
Je crois que, justement, je vais dire un mot là-dessus. Je crois
que, en tant que président de séance, je vais devoir prendre une
décision qui est à la fois passive, autoritaire et frustrante... En
même temps, me semble-t-il, ce à quoi nous nous attendions n'aura
pas eu lieu exactement comme nous l'attendions et peut-être aussi
que ce que nous n'attendions pas aura eu lieu, autrement, à travers
ce que nous avons entendu et qui nous a été adressé... Il me semble,
en tout cas, que nous serons nombreux, malgré ou à travers ces
frustrations, à éprouver beaucoup de reconnaissance à l'égard de ce
qui s'est passé, de ce qui nous aura été donné ou abandonné, et à
prendre le temps, infini, pour laisser cela résonner en nous et
entre nous. Je vous remercie.
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