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L’Essai sur l’origine des langues est esquissé en 1755, l’année de la parution du Discours sur l’inégalité. Il reste inachevé à la mort de Rousseau, qui en a confié le manuscrit à Du Peyrou (cote Ms. R. 11 à la bibliothèque de Neuchâtel). Du Peyrou publie l’Essai en 1781 à Genève (Oeuvres posthumes de J. J. Rousseau, tome III, pages 211 à 327, et dans les Traités sur la musique de J. J. Rousseau, pages 209 à 325).
Chapitre I Retour à la table des matières La parole distingue l’homme entre les animaux: le langage distingue les nations entre elles; on ne connaît d’où est un homme qu’après qu’il a parlé. L’usage et le besoin font apprendre à chacun la langue de son pays; mais qu’est-ce qui fait que cette langue est celle de son pays et non pas d’un autre? Il faut bien remonter, pour le dire, à quelque raison qui tienne au local, et qui soit antérieure aux mœurs mêmes: la parole, étant la première institution sociale, ne doit sa forme qu’à des causes naturelles. Sitôt qu’un homme fut reconnu par un autre pour un être sentant, pensant et semblable à lui, le désir ou le besoin de lui communiquer ses sentimens et ses pensées lui en fit chercher les moyens. Ces moyens ne peuvent se tirer que des sens, les seuls instrumens par lesquels un homme puisse agir sur un autre. Voilà donc l’institution des signes sensibles pour exprimer la pensée. Les inventeurs du langage ne firent pas ce raisonnement, mais l’instinct leur en suggéra la conséquence. Les moyens généraux par lesquels nous pouvons agir sur les sens d’autrui se bornent à deux, savoir, le mouvement et la voix. L’action du mouvement est immédiate par le toucher ou médiate par le geste: la première, ayant pour terme la longueur du bras, ne peut se transmettre à distance: mais l’autre atteint aussi loin que le rayon visuel. Ainsi restent seulement la vue et l’ouïe pour organes passifs du langage entre des hommes dispersés. Quoique la langue du geste et celle de la voix soient également naturelles, toutefois la première est plus facile et dépend moins des conventions: car plus d’objets frappent nos yeux que nos oreilles, et les figures ont plus de variété que les sons; elles sont aussi plus expressives et disent plus en moins de temps. L’amour, dit-on, fut l’inventeur du dessin; il put inventer aussi la parole, mais moins heureusement. Peu content d’elle, il la dédaigne: il a des manières plus vives de s’exprimer. Que celle qui traçait avec tant de plaisir l’ombre de son amant lui disait de choses! Quels sons eût-elle employés pour rendre ce mouvement de baguette? Nos gestes ne signifient rien que notre inquiétude naturelle; ce n’est pas de ceux-là que je veux parler. Il n’y a que les Européens qui gesticulent en parlant: on dirait que toute la force de leur langue est dans leurs bras; ils y ajoutent encore celle des poumons et tout cela ne leur sert de guère. Quand un Franc s’est bien démené, s’est bien tourmenté le corps à dire beaucoup de paroles, un Turc ôte un moment la pipe de sa bouche, dit deux mots à demi-voix, et l’écrase d’une sentence. Depuis que nous avons appris à gesticuler, nous avons oublié l’art des pantomimes, par la même raison qu’avec beaucoup de belles grammaires nous n’entendons plus les symboles des Égyptiens. Ce que les anciens disaient le plus vivement, ils ne l’exprimaient pas par des mots, mais par des signes; ils ne le disaient pas, ils le montraient. Ouvrez l’histoire ancienne; vous la trouverez pleine de ces manières d’argumenter aux yeux, et jamais elles ne manquent de produire un effet plus assuré que tous les discours qu’on aurait pu mettre à la place. L’objet offert avant de parler ébranle l’imagination, excite la curiosité, tient l’esprit en suspens et dans l’attente de ce qu’on va dire. J’ai remarqué que les Italiens et les Provençaux, chez qui pour l’ordinaire le geste précède le discours, trouvent ainsi le moyen de se faire mieux écouter et même avec plus de plaisir. Mais le langage le plus énergique est celui où le signe a tout dit avant qu’on parle. Tarquin, Trasybule abattant les têtes des pavots, Alexandre appliquant son cachet sur la bouche de son favori, Diogène se promenant devant Zénon ne parlaient-ils pas mieux qu’avec des mots? Quel circuit de paroles eût aussi bien exprimé les mêmes idées? Darius, engagé dans la Scythie avec son armée, reçoit de la part du roi des Scythes une grenouille, un oiseau, une souris et cinq flèches: le héraut remet son présent en silence, et part. Cette terrible harangue fut entendue, et Darius n’eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes: plus elle sera menaçante, moins elle effraiera; ce ne sera plus qu’une gasconnade dont Darius n’auraient fait que rire. Quand le Lévite d’Ephraïm voulut venger la mort de sa femme, il n’écrivit point aux Tribus d’Israël; il divisa le corps en douze pièces et les leur envoya. A cet horrible aspect, ils courent aux armes en criant tout d’une voix: Non, jamais rien de tel n’est arrivé dans Israël, depuis le jour que nos pères sortirent d’Égypte jusqu’à ce jour. Et la Tribu de Benjamin fut exterminée[i]. De nos jours l’affaire tournée en plaidoyers, en discussions, peut-être en plaisanteries, eût traîné en longueur, et le plus horrible des crimes fût enfin demeuré impuni. Le roi Saül, revenant du labourage, dépeça de même les bœufs de sa charrue, et usa d’un signe semblable pour faire marcher Israël au secours de la ville de Jabès. Le prophètes des Juifs, les législateurs des Grecs offrant souvent au peuple des objets sensibles, lui parlaient mieux par ces objets qu’ils n’eussent fait par de longs discours; et la manière dont Athénée rapporte que l’orateur Hypéride fit absoudre la courtisane Phryné, sans alléguer un seul mot pour sa défense, est encore une éloquence muette, dont l’effet n’est pas rare dans tous les temps. Ainsi l’on parle aux yeux bien mieux qu’aux oreilles. Il n’y a personne qui ne sente la vérité du jugement d’Horace à cet égard. On voit même que les discours les plus éloquens sont ceux où l’on enchâsse le plus d’images; et les sons n’ont jamais plus d’énergie que quand ils font l’effet des couleurs. Mais lorsqu’il est question d’émouvoir le cœur et d’enflammer les passions, c’est toute autre chose. L’impression successive du discours, qui frappe à coups redoublés, vous donne bien une autre émotion que la présence de l’objet même, où d’un coup d’œil vous avez tout vu. Supposez une situation de douleur parfaitement connue, en voyant la personne affligée vous serez difficilement ému jusqu’à pleurer; mais laissez-lui le temps de vous dire tout ce qu’elle sent, et bientôt vous allez fondre en larmes. Ce n’est qu’ainsi que les scènes de tragédie font leur effet[ii]. La seule pantomime sans discours vous laissera presque tranquille; le discours sans geste vous arrachera des pleurs. Les passions ont leurs gestes, mais elles ont aussi leurs accens, et ces accens qui nous font tressaillir, ces accens auxquels on ne peut dérober son organe, pénètrent par lui jusqu’au fond du cœur, y portent malgré nous les mouvemens qui les arrachent, et nous font sentir ce que nous entendons. Concluons que les signes visibles rendent l’imitation plus exacte, mais que l’intérêt s’excite mieux par les sons. Ceci me fait penser que si nous n’avions jamais eu que des besoins physiques, nous aurions fort bien pu ne parler jamais, et nous entendre parfaitement par la seule langue du geste. Nous aurions pu établir des sociétés peu différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui, ou qui même auraient marché mieux à leur but. Nous aurions pu instituer des lois, choisir des chefs, inventer des arts, établir le commerce, et faire, en un mot, presque autant de choses que nous en faisons par le secours de la parole. La langue épistolaire des salams[iii] transmet, sans crainte des jaloux, les secrets de la galanterie orientale à travers les harems les mieux gardés. Les muets du Grand-Seigneur s’entendent entre eux et entendent tout ce qu’on leur dit par signes, tout aussi bien qu’on peut le dire par le discours. Le Sieur Pereyre, et ceux qui, comme lui, apprennent aux muets non-seulement à parler, mais à savoir ce qu’ils disent, sont bien forcés de leur apprendre auparavant une autre langue non moins compliquée, à l’aide de laquelle ils puissent leur faire entendre celle-là. Chardin dit qu’aux Indes les facteurs se prenant la main l’un à l’autre, et modifiant leurs attouchemens d’une manière que personne ne peut apercevoir, traitent ainsi publiquement, mais en secret, toutes leurs affaires sans s’être dit un seul mot. Supposez ces facteurs aveugles, sourds et muets, ils ne s’entendront pas moins entre eux; ce qui montre que des deux sens par lesquels nous sommes actifs un seul suffirait pour nous former un langage. Il paraît encore par les mêmes observations que l’invention de l’art de communiquer nos idées dépend moins des organes qui nous servent à cette communication, que d’une faculté propre à l’homme, qui lui fait employer ses organes à cet usage, et qui, si ceux-là lui manquaient, lui en ferait employer d’autres à la même fin. Donnez à l’homme une organisation tout aussi grossière qu’il vous plaira: sans doute il acquerra moins d’idées; mais pourvu seulement qu’il y ait entre lui et ses semblables quelque moyen de communication par lequel l’un puisse agir et l’autre sentir, ils parviendront à se communiquer enfin tout autant d’idées qu’ils en auront. Les animaux ont pour cette communication une organisation plus que suffisante, et jamais aucun d’eux n’en a fait cet usage. Voilà, ce me semble, une différence bien caractéristique. Ceux d’entre eux qui travaillent et vivent en commun, les castors, les fourmis, les abeilles, ont quelque langue naturelle pour s’entre-communiquer, je n’en fais aucun doute. Il y a même lieu de croire que la langue des castors et celle des fourmis sont dans le geste et parlent seulement aux yeux. Quoiqu’il en soit, par cela même que les unes et les autres de ces langues sont naturelles, elles ne sont pas acquises; les animaux qui les parlent les ont en naissant, ils les ont tous, et partout la même; ils n’en changent point, ils n’y font pas le moindre progrès. La langue de convention n’appartient qu’à l’homme. Voilà pourquoi l’homme fait des progrès soit en bien soit en mal, et pourquoi les animaux n’en font point. Cette seule distinction paraît mener loin: on l’explique, dit-on, par la différence des organes. Je serais curieux de voir cette explication.
Chapitre II Retour à la table des matières Il est donc à croire que les besoins dictèrent les premiers gestes, et que les passions arrachèrent les premières voix. En suivant avec ces distinctions la trace des faits, peut-être faudrait-il raisonner sur l’origine des langues tout autrement qu’on n’a fait jusqu’ici. Le génie des langues orientales, les plus anciennes qui nous soient connues, dément absolument la marche didactique qu’on imagine dans leur composition. Ces langues n’ont rien de méthodique et de raisonné; elles sont vives et figurées. On nous fait du langage des premiers hommes des langues de géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de poëtes. Cela dut être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. On prétend que les hommes inventèrent la parole pour exprimer leurs besoins; cette opinion me paraît insoutenable. L’effet naturel des premiers besoins fut d’écarter les hommes et non de les rapprocher. Il le fallait ainsi pour que l’espèce vînt à s’étendre, et que la terre se peuplât promptement; sans quoi le genre humain se fût entassé dans un coin du monde, et tout le reste fût demeuré désert. De cela seul il suit avec évidence que l’origine des langues n’est point due aux premiers besoins des hommes; il serait absurde que de la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit. D’où peut donc venir cette origine? Des besoins moraux, des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s’en nourrir sans parler; on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître: mais pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accens, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d’être simples et méthodiques. Tout ceci n’est pas vrai sans distinction, mais j’y reviendrai ci-après.
Chapitre III Retour à la table des matières Comme les premiers motifs qui firent parler l’homme furent des passions, ses premières expressions furent des tropes. Le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. On n’appela les choses de leur vrai nom que quand on les vit sous leur véritable forme. D’abord on ne parla qu’en poésie; on ne s’avisa de raisonner que long-temps après. Or, je sens bien qu’ici le lecteur m’arrête, et me demande comment une expression peut être figurée avant d’avoir un sens propre, puisque ce n’est que dans la translation du sens que consiste la figure. Je conviens de cela; mais pour m’entendre il faut substituer l’idée que la passion nous présente au mot que nous transposons; car on ne transpose les mots que parce qu’on transpose aussi les idées: autrement le langage figuré ne signifierait rien. Je réponds donc par un exemple. Un homme sauvage en rencontrant d’autres se sera d’abord effrayé. Sa frayeur lui aura fait voir ces hommes plus grands et plus forts que lui-même; il leur aura donné le nom de géans. Après beaucoup d’expériences, il aura reconnu que ces prétendus géans n’étant ni plus grands ni plus forts que lui, leur stature ne convenait point à l’idée qu’il avait d’abord attachée au mot de géant. Il inventera donc un autre nom commun à eux et à lui, tel par exemple que le nom d’homme, et laissera celui de géant à l’objet faux qui l’avait frappé durant son illusion. Voilà comment le mot figuré naît avant le mot propre, lorsque la passion nous fascine les yeux, et que la première idée qu’elle nous offre n’est pas celle de la vérité. Ce que j’ai dit des mots et des noms est sans difficulté pour les tours de phrases. L’image illusoire offerte par la passion se montrant la première, le langage qui lui répondait fut aussi le premier inventé; il devint ensuite métaphorique quand l’esprit éclairé, reconnaissant sa première erreur, n’en employa les expressions que dans les mêmes passions qui l’avaient produite.
Chapitre IV Retour à la table des matières Les simples sons sortent naturellement du gosier, la bouche est naturellement plus ou moins ouverte; mais les modifications de la langue et du palais, qui font articuler, exigent de l’attention, de l’exercice; on ne les fait point sans vouloir les faire; tous les enfans ont besoin de les apprendre et plusieurs n’y parviennent pas aisément. Dans toutes les langues, les exclamations les plus vives sont inarticulées; les cris, les gémissemens sont de simples voix; les muets, c’est-à-dire les sourds, ne poussent que des sons inarticulés. Le Père Lami ne conçoit pas même que les hommes en eussent pu jamais inventer d’autres, si Dieu ne leur eût expressément appris à parler. Les articulations sont en petit nombre; les sons sont en nombre infini, les accens qui les marquent peuvent se multiplier de même. Toutes les notes de la musique sont autant d’accens. Nous n’en avons, il est vrai, que trois ou quatre dans la parole; mais les Chinois en ont beaucoup davantage: en revanche ils ont moins de consonnes, A cette source de combinaisons ajoutez celle des temps ou de la quantité, et vous aurez non-seulement plus de mots, mais plus de syllabes diversifiées que la plus riche des langues n’en a besoin. Je ne doute point qu’indépendamment du vocabulaire et de la syntaxe, la première langue, si elle existait encore, n’eût gardé des caractères originaux qui la distingueraient de toutes les autres. Non-seulement tous les tours de cette langue devaient être en images, en sentimens, en figures; mais dans sa partie mécanique elle devrait répondre à son premier objet, et présenter aux sens, ainsi qu’à l’entendement, les impressions presque inévitables de la passion qui cherche à se communiquer. Comme les voix naturelles sont inarticulées, les mots auraient peu d’articulations; quelques consonnes interposées, effaçant l’hiatus des voyelles, suffiraient pour les rendre coulantes et faciles à prononcer. En revanche les sons seraient très-variés, et la diversité des accens multiplierait les mêmes voix; la quantité le rhythme, seraient de nouvelles sources de combinaisons; en sorte que les voix, les sons, l’accent, le nombre, qui sont de la nature, laissant peu de chose à faire aux articulations, qui sont de convention, l’on chanterait au lieu de parler; la plupart des mots radicaux seraient des sons imitatifs ou de l’accent des passions, ou de l’effet des objets sensibles: l’onomatopée s’y ferait sentir continuellement. Cette langue aurait beaucoup de synonymes pour exprimer le même être par ses différens rapports[iv]; elles aurait peu d’adverbes et de mots abstraits pour exprimer ces mêmes rapports. Elle aurait beaucoup d’augmentatifs, de diminutifs, de mots composés, de particules explétives pour donner de la cadence aux périodes et de la rondeur aux phrases; elle aurait beaucoup d’irrégularités et d’anomalies; elle négligerait l’analogie grammaticale pour s’attacher à l’euphonie, au nombre, à l’harmonie, et à la beauté des sons. Au lieu d’argumens elle aurait des sentences; elle persuaderait sans convaincre, et peindrait sans raisonner; elle ressemblerait à la langue chinoise à certains égards; à la grecque, à d’autres; à l’arabe, à d’autres. Étendez ces idées dans toutes leurs branches, et vous trouverez que le Cratyle de Platon n’est pas si ridicule qu’il paraît l’être.
Chapitre V Retour à la table des matières Quiconque étudiera l’histoire et le progrès des langues verra que plus les voix deviennent monotones, plus les consonnes se multiplient, et qu’aux accens qui s’effacent, aux quantités qui s’égalisent, on supplée par des combinaisons grammaticales et par de nouvelles articulations: mais ce n’est qu’à force de temps que se font ces changemens. A mesure que les besoins croissent, que les affaires s’embrouillent, que les lumières s’étendent, le langage change de caractère; il devient plus juste et moins passionné; il substitue aux sentimens les idées, il ne parle plus au cœur, mais à la raison. Par là même l’accent s’éteint, l’articulation s’étend; la langue devient plus exacte, plus claire, mais plus traînante, plus sourde, et plus froide. Ce progrès me paraît tout à fait naturel. Un autre moyen de comparer les langues et de juger de leur ancienneté se tire de l’écriture, et cela en raison inverse de la perfection de cet art. Plus l’écriture est grossière, plus la langue est antique. La première manière d’écrire n’est pas de peindre les sons, mais les objets mêmes, soit directement, comme faisaient les Mexicains, soit par des figures allégoriques, comme firent autrefois les Égyptiens. Cet état répond à la langue passionnée, et suppose déjà quelque société et des besoins que les passions ont fait naître. La seconde manière est de représenter les mots et les propositions par des caractères conventionnels; ce qui ne peut se faire que quand la langue est tout-à-fait formée et qu’un peuple entier est uni par des lois communes; car il y a déjà ici double convention: telle est l’écriture des Chinois; c’est là véritablement peindre les sons et parler aux yeux. La troisième est de décomposer la voix parlante à un certain nombre de parties élémentaires, soit vocales, soit articulées, avec lesquelles on puisse former toutes les mots et toutes les syllabes imaginables. Cette manière d’écriture, qui est la nôtre, a dû être imaginée par des peuples commerçans, qui, voyageant en plusieurs pays et ayant à parler plusieurs langues, furent forcés d’inventer des caractères qui pussent être communs à toutes. Ce n’est pas précisément peindre la parole, c’est l’analiser. Ces trois manières d’écrire répondent assez exactement aux trois divers états sous lesquels on peut considérer les hommes rassemblés en nations. La peinture des objets convient aux peuples sauvages; les signes des mots et des propositions, aux peuples barbares, et l’alphabet, aux peuples policés. Il ne faut donc pas penser que cette dernière invention soit une preuve de la haute antiquité du peuple inventeur. Au contraire, il est probable que le peuple qui l’a trouvée avait en vue une communication plus facile avec d’autres peuples parlant d’autres langues, lesquels du moins étaient ses contemporains et pouvaient être plus anciens que lui. On ne peut pas dire la même chose des deux autres méthodes. J’avoue cependant que, si l’on s’en tient à l’histoire et aux faits connus, l’écriture par alphabet paraît remonter aussi haut qu’aucune autre. Mais il n’est pas surprenant que nous manquions de monumens des temps où l’on n’écrivait pas. Il est peu vraisemblable que les premiers qui s’avisèrent de résoudre la parole en signes élémentaires aient fait d’abord des divisions bien exactes. Quand ils s’aperçurent ensuite de l’insuffisance de leur analise, les uns, comme les Grecs, multiplièrent les caractères de leur alphabet, les autres se contentèrent d’en varier le sens ou le son par des positions ou combinaisons différentes. Ainsi paraissent écrites les inscriptions des ruines de Tchelminar, dont Chardin nous a tracé des ectypes. On n’y distingue que deux figures ou caractères[v], mais de diverses grandeurs et posés en différens sens. Cette langue inconnue, et d’une antiquité presque effrayante, devait pourtant être alors bien formée, à en juger par la perfection des arts qu’annoncent la beauté des caractères[vi] et les monumens admirables où se trouvent ces inscriptions. Je ne sais pourquoi l’on parle si peu de ces étonnantes ruines: quand j’en lis la description dans Chardin, je me crois transporté dans un autre monde. Il me semble que tout cela donne furieusement à penser. L’art d’écrire ne tient point à celui de parler. Il tient à des besoins d’une autre nature, qui naissent plus tot ou plus tard, selon des circonstances tout-à-fait indépendantes de la durée des peuples, et qui pourraient n’avoir jamais eu lieu chez des nations très-anciennes. On ignore durant combien de siècles l’art des hiéroglyphes fut peut-être la seule écriture des égyptiens; et il est prouvé qu’une telle écriture peut suffire à un peuple policé, par l’exemple des Mexicains, qui en avaient une encore moins commode. En comparant l’alphabet cophte à l’alphabet syriaque ou phénicien, on juge aisément que l’un vient de l’autre; et il ne serait pas étonnant que ce dernier fût l’original, ni que le peuple le plus moderne eût à cet égard instruit le plus ancien. Il est clair aussi que l’alphabet grec vient de l’alphabet phénicien; l’on voit même qu’il en doit venir. Que Cadmus ou quelque autre l’ait apporté de Phénicie, toujours paraît-il certain que les Grecs ne l’allèrent pas chercher et que les Phéniciens l’apportèrent eux-mêmes: car, des peuples de l’Asie et de l’Afrique, ils furent les premiers et presque les seuls[vii] qui commercèrent en Europe, et ils vinrent bien plutôt chez les Grecs que les Grecs n’allèrent chez eux: ce qui ne prouve nullement que le peuple grec ne soit pas aussi ancien que le peuple de Phénicie. D’abord les Grecs n’adoptèrent pas seulement les caractères des Phéniciens, mais même la direction de leurs lignes de droite à gauche. Ensuite ils s’avisèrent d’écrire par sillons, c’est-à-dire, en retournant de la gauche à la droite, puis de la droite à la gauche, alternativement[viii]. Enfin ils écrivirent, comme nous faisons aujourd’hui, en recommençant toutes les lignes de gauche à droite. Ce progrès n’a rien que de naturel: l’écriture par sillons est, sans contredit, la plus commode à lire. Je suis même étonné qu’elle ne se soit pas établie avec l’impression; mais étant difficile à écrire à la main, elle dut s’abolir quand les manuscrits se multiplièrent. Mais, bien que l’alphabet grec vienne de l’alphabet phénicien, il ne s’ensuit point que la langue grecque vienne de la phénicienne. Une de ces propositions ne tient point à l’autre, et il paraît que la langue grecque était déjà fort ancienne, que l’art d’écrire était récent et même imparfait chez les Grecs. Jusqu’au siège de Troie, ils n’eurent que seize lettres, si toutefois ils les eurent. On dit que Palamède en ajouta quatre, et Simonide les quatre autres. Tout cela est pris d’un peu loin. Au contraire le latin, langue plus moderne, eut, presque dès sa naissance, un alphabet complet, dont cependant les premiers Romains ne se servaient guère, puisqu’ils commencèrent si tard d’écrire leur histoire, et que les lustres ne se marquaient qu’avec des clous. Du reste il n’y a pas une quantité de lettres ou élémens de la parole absolument déterminée; les uns en ont plus, les autres moins, selon les langues et selon les diverses modifications qu’on donne aux voix et aux consonnes. Ceux qui ne comptent que cinq voyelles se trompent fort: les Grecs en écrivaient sept, les premiers Romains six[ix]; MM. de Port-Royal en comptent dix, M. Duclos, dix-sept; et je ne doute pas qu’on n’en trouvât beaucoup davantage, si l’habitude avait rendu l’oreille plus sensible et la bouche plus exercée aux diverses modifications dont elles sont susceptibles. A proportion de la délicatesse de l’organe, on trouvera plus ou moins de modifications, entre l’a aigu et l’o grave, entre l’i et l’e ouvert, etc. C’est ce que chacun peut éprouver, en passant d’une voyelle à l’autre par une voix continue et nuancée; car on peut fixer plus ou moins de ces nuances et les marquer par des caractères particuliers, selon qu’à force d’habitude on s’y est rendu plus ou moins sensible; et cette habitude dépend des sortes de voix usitées dans le langage, auxquelles l’organe se forme insensiblement. La même chose peut se dire à peu près des lettres articulées ou consonnes. Mais la plupart des nations n’ont pas fait ainsi; elles ont pris l’alphabet les unes des autres, et représenté, par les mêmes caractères, des voix et des articulations très-différentes. Ce qui fait que, quelque exacte que soit l’orthographe, on lit toujours ridiculement une autre langue que la sienne, à moins qu’on n’y soit extrêmement exercé. L’écriture, qui semble devoir fixer la langue, est précisément ce qui l’altère; elle n’en change pas les mots, mais le génie; elle substitue l’exactitude à l’expression. L’on rend ses sentimens quand on parle, et ses idées quand on écrit. En écrivant, on est forcé de prendre tous les mots dans l’acception commune; mais celui qui parle varie les acceptions par les tons, il les détermine comme il lui plaît; moins gêné pour être clair, il donne plus à la force; et il n’est pas possible qu’une langue qu’on écrit garde long-temps la vivacité de celle qui n’est que parlée. On écrit les voix et non pas les sons: or, dans une langue accentuée, ce sont les sons, les accens, les inflexions de toute espèce, qui font la plus grande énergie du langage, et rendent une phrase, d’ailleurs commune, propre seulement au lieu où elles est. Les moyens qu’on prend pour suppléer à celui-là étendent, allongent la langue écrite, et, passant des livres dans le discours, énervent la parole même[x]. En disant tout comme on l’écrirait, on ne fait plus que lire en parlant.
Chapitre VI Retour à la table des matières Quoi qu’on nous dise de l’invention de l’alphabet grec, je la crois beaucoup plus moderne qu’on ne la fait, et je fonde principalement cette opinion sur le caractère de la langue. Il m’est venu bien souvent dans l’esprit de douter, non-seulement qu’Homère sût écrire, mais même qu’on écrivît de son temps. J’ai grand regret que ce doute soit si formellement démenti par l’histoire de Bellérophon dans l’Iliade; comme j’ai le malheur, aussi-bien que le P. Hardouin, d’être un peu obstiné dans mes paradoxes, si j’étais moins ignorant, je serais bien tenté d’étendre mes doutes sur cette histoire même, et de l’accuser d’avoir été, sans beaucoup d’examen, interpolée par les compilateurs d’Homère. Non-seulement, dans le reste de l’Iliade, on voit peu de traces de cet art; mais j’ose avancer que toute l’Odyssée n’est qu’un tissu de bêtises et d’inepties qu’une lettre ou deux eussent réduit en fumée, au lieu qu’on rend ce poëme raisonnable et même assez bien conduit, en supposant que ses héros aient ignoré l’écriture. Si l’Iliade eût été écrite, elle eût été beaucoup moins chantée, les rapsodes eussent été moins recherchés et se seraient moins multipliés. Aucun autre poëte n’a été ainsi chanté, si ce n’est le Tasse à Venise, encore n’est-ce que par les gondoliers, qui ne sont pas grands lecteurs. La diversité des dialectes employés par Homère forme encore un préjugé très-fort. Les dialectes distingués par la parole se rapprochent et se confondent par l’écriture, tout se rapporte insensiblement à un modèle commun. Plus une nation lit et s’instruit, plus ses dialectes s’effacent; et enfin ils ne restent plus qu’en forme de jargon chez le peuple, qui lit peu et qui n’écrit point. Or, ces deux poëmes étant postérieurs au siège de Troie, il n’est guère apparent que les Grecs qui firent ce siège connussent l’écriture, et que le poëte qui le chanta ne la connût pas. Ces poëmes restèrent long-temps écrits seulement dans la mémoire des hommes; ils furent rassemblés par écrit assez tard et avec beaucoup de peine. Ce fut quand la Grèce commença d’abonder en livres et en poésie écrite, que tout le charme de celle d’Homère se fit sentir par comparaison. Les autres poëtes écrivaient, Homère seul avait chanté; et ces chants divins n’ont cessé d’être écoutés avec ravissement, que quand l’Europe s’est couverte de barbares qui se sont mêlés de juger ce qu’ils ne pouvaient sentir.
Chapitre VII Retour à la table des matières Nous n’avons aucune idée d’une langue sonore et harmonieuse, qui parle autant par les sons que par les voix. Si l’on croit suppléer à l’accent par les accens, on se trompe: on n’invente les accens que quand l’accent est déjà perdu[xi]. Il y a plus; nous croyons avoir des accens dans notre langue, et nous n’en avons point: nos prétendus accens ne sont que des voyelles ou des signes de quantité; ils ne marquent aucune variété de sons. La preuve est que ces accens se rendent tous, ou par des temps inégaux, ou par des modifications des lèvres, de la langue ou du palais, qui font la diversité des voix; aucun par des modifications de la glotte, qui font la diversité des sons. Ainsi, quand notre circonflexe n’est pas une simple voix, il est une longue, ou il n’est rien. Voyons à présent ce qu’il était chez les Grecs. Denys d’Halycarnasse dit que l’élévation du ton dans l’accent aigu et l’abaissement dans le grave étaient d’une quinte: ainsi l’accent prosodique était aussi musical, surtout le circonflexe, où la voix, après avoir monté d’une quinte, descendait d’une autre quinte sur la même syllabe[xii]. On voit assez par ce passage et par ce qui s’y rapporte que M. Duclos ne reconnaît point d’accent musical dans notre langue, mais seulement l’accent prosodique et l’accent vocal. On y ajoute un accent orthographique, qui ne change rien à la voix, ni au son, ni à la quantité, mais qui tantôt indique une lettre supprimée, comme le circonflexe, et tantôt fixe le sens équivoque d’un monosyllabe, tel que l’accent prétendu grave qui distingue où adverbe de lieu de ou particule disjonctive, et à pris pour article du même a pris pour verbe; cet accent distingue à l’œil seulement ces monosyllabes, rien ne les distingue à la prononciation[xiii]. Ainsi la définition de l’accent que les Français ont généralement adoptée ne convient à aucun des accens de leur langue. Je m’attends bien que plusieurs de leurs grammairiens, prévenus que les accens marquent élévation ou abaissement de voix, se récrieront encore ici au paradoxe; et, faute de mettre assez de soins à l’expérience, ils croiront rendre par les modifications de la glotte ces mêmes accens qu’ils rendent uniquement en variant les ouvertures de la bouche ou les positions de la langue. Mais voici ce que j’ai à leur dire pour constater l’expérience et rendre ma preuve sans réplique. Prenez exactement avec la voix l’unisson de quelque instrument de musique; et, sur cet unisson, prononcez de suite tous les mots français les plus diversement accentués que vous pourrez rassembler: comme il n’est pas ici question de l’accent oratoire, mais seulement de l’accent grammatical, il n’est pas même nécessaire que ces divers mots aient un sens suivi. Observez, en parlant ainsi, si vous ne marquez pas sur ce même son tous les accens aussi sensiblement, aussi nettement, que si vous prononciez sans gêne en variant votre ton de voix. Or, ce fait supposé, et il est incontestable, je dis que, puisque tous vos accens s’expriment sur le même ton, ils ne marquent donc pas des sons différens. Je n’imagine pas ce qu’on peut répondre à cela. Toute langue où l’on peut mettre plusieurs airs de musique sur les mêmes paroles n’a point d’accent musical déterminé. Si l’accent était déterminé, l’air le serait aussi. Dès que le chant est arbitraire, l’accent est compté pour rien. Les langues modernes de l’Europe sont toutes du plus au moins dans le même cas. Je n’en excepte pas même l’italienne. La langue italienne, non plus que la française, n’est point par elle-même une langue musicale. La différence est seulement que l’une se prête à la musique, et que l’autre ne s’y prête pas. Tout ceci mène à la confirmation de ce principe, que, par un progrès naturel, toutes les langues lettrées doivent changer de caractère et perdre de la force en gagnant de la clarté; que, plus on s’attache à perfectionner la grammaire et la logique, plus on accélère ce progrès, et que, pour rendre bientôt une langue froide et monotone, il ne faut qu’établir des académies chez le peuple qui la parle. On connaît les langues dérivées par la différence de l’orthographe à la prononciation. Plus les langues sont antiques et originales, moins il y a d’arbitraire dans la manière de les prononcer, par conséquent moins de complication de caractères pour déterminer cette prononciation. Tous les signes prosodiques des anciens, dit M. Duclos, supposé que l’emploi en fut bien fixé, ne valaient pas encore l’usage. Je dirai plus; ils y furent substitués. Les anciens Hébreux n’avaient ni points, ni accens, ils n’avaient pas même des voyelles. Quand les autres nations ont voulu se mêler de parler hébreu, et que les Juifs ont parlé d’autres langues, la leur a perdu son accent; il a fallu des points, des signes pour le régler; et cela a bien plus rétabli le sens des mots que la prononciation de la langue. Les Juifs de nos jours, parlant hébreu, ne seraient plus entendus de leurs ancêtres. Pour savoir l’anglais, il faut l’apprendre deux fois; l’une à le lire, et l’autre à le parler. Si un Anglais lit à haute voix, et qu’un étranger jette les yeux sur le livre, l’étranger n’aperçoit aucun rapport entre ce qu’il voit et ce qu’il entend. Pourquoi cela? parce que l’Angleterre ayant été successivement conquise par divers peuples, les mots se sont toujours écrits de même, tandis que la manière de les prononcer a souvent changé. Il y a bien de la différence entre les signes qui déterminent le sens de l’écriture et ceux qui règlent la prononciation. Il serait aisé de faire avec les seules consonnes une langue fort claire par écrit, mais qu’on ne saurait parler. L’algèbre a quelque chose de cette langue-là. Quand une langue est plus claire par son orthographe que par sa prononciation, c’est un signe qu’elle est plus écrite que parlée; telle pouvait être la langue savante des Égyptiens; telles sont pour nous les langues mortes. Dans celles qu’on charge de consonnes inutiles, l’écriture semble même avoir précédé la parole, et qui ne croirait la polonaise dans ce cas-là? Si cela était le polonaise devrait être la plus froide de toutes les langues.
Chapitre VIII Retour à la table des matières Tout ce que j’ai dit jusqu’ici convient aux langues primitives en général, et aux progrès qui résultent de leur durée, mais n’explique ni leur origine, ni leurs différences. La principale cause qui les distingue est locale, elle vient des climats où elles naissent, et de la manière dont elles se forment: c’est à cette cause qu’il faut remonter pour concevoir la différence générale et caractéristique qu’on remarque entre les langues du midi et celles du nord. Le grand défaut des Européens est de philosopher toujours sur les origines des choses d’après ce qui se passe autour d’eux. Ils ne manquent point de nous montrer les premiers hommes, habitant une terre ingrate et rude, mourant de froid et de faim, empressés à se faire un couvert et des habits; ils ne voient partout que la neige et les glaces de l’Europe; sans songer que l’espèce humaine, ainsi que toutes les autres, a pris naissance dans les pays chauds, et que sur les deux tiers du globe l’hiver est à peine connu. Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi; mais pour étudier l’homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés. Le genre humain, né dans les pays chauds, s’étend de là dans les pays froids; c’est dans ceux-ci qu’il se multiplie, et reflue ensuite dans les pays chauds. De cette action et réaction viennent les révolutions de la terre et l’agitation continuelle de ses habitans. Tâchons de suivre dans nos recherches l’ordre même de la nature. J’entre dans une longue digression sur un sujet si rebattu qu’il en est trivial, mais auquel il faut toujours revenir, malgré qu’on en ait, pour trouver l’origine des institutions humaines.
Chapitre IX Retour à la table des matières Dans les premiers temps[xiv], les hommes épars sur la face de la terre n’avaient de société que celle de la famille, de lois que celles de la nature, de langue que le geste et quelques sons inarticulés[xv]. Ils n’étaient liés par aucune idée de fraternité commune; et n’ayant aucun arbitre que la force, ils se croyaient ennemis les uns des autres. C’étaient leur faiblesse et leur ignorance qui leur donnaient cette opinion. Ne connaissant rien, ils craignaient tout; ils attaquaient pour se défendre. Un homme abandonné seul sur la face de la terre, à la merci du genre humain, devait être un animal féroce. Il était prêt à faire aux autres tout le mal qu’il craignait d’eux. La crainte et la faiblesse sont les sources de la cruauté. Les affections sociales ne se développent en nous qu’avec nos lumières. La pitié, bien que naturelle au cœur de l’homme, resterait éternellement inactive sans l’imagination qui la met en jeu. Comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié? En nous transportant hors de nous-mêmes; en nous identifiant avec l’être souffrant. Nous ne souffrons qu’autant que nous jugeons qu’il souffre; ce n’est pas dans nous, c’est dans lui que nous souffrons. Qu’on songe combien ce transport suppose de connaissances acquises. Comment imaginerais-je des maux dont je n’ai nulle idée? Comment souffrirais-je en voyant souffrir un autre, si je ne sais pas même qu’il souffre, si j’ignore ce qu’il y a de commun entre lui et moi? Celui qui n’a jamais réfléchi ne peut être ni clément, ni juste, ni pitoyable; il ne peut pas non plus être méchant et vindicatif. Celui qui n’imagine rien ne sent que lui-même; il est seul au milieu du genre humain. La réflexion naît des idées comparées, et c’est la pluralité des idées qui porte à les comparer. Celui qui ne voit qu’un seul objet n’a point de comparaison à faire. Celui qui n’en voit qu’un petit nombre, et toujours les mêmes dès son enfance, ne les compare point encore, parce que l’habitude de les voir lui ôte l’attention nécessaire pour les examiner: mais à mesure qu’un objet nouveau nous frappe, nous voulons le connaître; dans ceux qui nous sont connus nous lui cherchons des rapports. C’est ainsi que nous apprenons à considérer ce qui est sous nous yeux, et que ce qui nous est étranger nous porte à l’examen de ce qui nous touche. Appliquez ces idées aux premiers hommes, vous verrez la raison de leur barbarie. N’ayant jamais rien vu que ce qui était autour d’eux, cela même ils ne le connaissaient pas; ils ne se connaissaient pas eux-mêmes. Ils avaient l’idée d’un père, d’un fils, d’un frère, et non pas d’un homme. Leur cabane contenait tous leurs semblables; un étranger, une bête, un monstre, étaient pour eux la même chose: hors eux et leur famille, l’univers entier ne leur était rien. De là les contradictions apparentes qu’on voit entre les pères des nations; tant de naturel et tant d’inhumanité; des mœurs si féroces et des cœurs si tendres; tant d’amour pour leur famille et d’aversion pour leur espèce. Tous leurs sentimens, concentrés entre leur proches, en avaient plus d’énergie. Tout ce qu’ils connaissaient leur était cher. Ennemis du reste du monde, qu’ils ne voyaient point et qu’ils ignoraient, ils ne haïssaient que ce qu’ils ne pouvaient connaître. Ces temps de barbarie étaient le siècle d’or, non parce que les hommes étaient unis, mais parce qu’ils étaient séparés. Chacun, dit-on, s’estimait le maître de tout; cela peut être: mais nul ne connaissait et ne désirait que ce qui était sous sa main; ses besoins, loin de le rapprocher de ses semblables, l’en éloignaient. Les hommes, si l’on veut, s’attaquaient dans la rencontre, mais ils se rencontraient rarement. Partout régnait l’état de guerre, et tout la terre était en paix. Les premiers hommes furent chasseurs ou bergers, et non pas laboureurs; les premiers biens furent des troupeaux, et non pas des champs. Avant que la propriété de la terre fût partagée, nul ne pensait à la cultiver. L’agriculture est un art qui demande des instrumens; semer pour recueillir est une précaution qui demande de la prévoyance. L’homme en société cherche à s’étendre; l’homme isolé se resserre. Hors de la portée où son œil peut voir et où son bras peut atteindre, il n’y a plus pour lui ni droit ni propriété. Quand le Cyclope a roulé la pierre à l’entrée de sa caverne, ses troupeaux et lui sont en sûreté. Mais qui garderait les moissons de celui pour qui les lois ne veillent pas? On me dira que Caïn fut laboureur, et que Noé planta la vigne. Pourquoi non? Ils étaient seuls; qu’avaient-ils à craindre? D’ailleurs ceci ne fait rien contre moi; j’ai dit ci-devant ce que j’entendais par les premiers temps. En devenant fugitif, Caïn fut bien forcé d’abandonner l’agriculture; la vie errante des descendans de Noé dut aussi la leur faire oublier; il fallut peupler la terre avant de la cultiver: ces deux choses se font mal ensemble. Durant la première dispersion du genre humain, jusqu’à ce que la famille fût arrêtée, et que l’homme eût une habitation fixe, il n’y eut plus d’agriculture. Les peuples qui ne se fixent point ne sauraient cultiver la terre: tels furent autrefois les Nomades, tels furent les Arabes vivant sous des tentes, les Scythes dans leurs chariots; tels sont encore aujourd’hui les Tartares errans, et les sauvages de l’Amérique. Généralement, chez tous les peuples dont l’origine nous est connue, on trouve les premiers barbares voraces et carnassiers, plutôt qu’agriculteurs et granivores. Les Grecs nomment le premier qui leur apprit à labourer la terre, et il paraît qu’ils ne connurent cet art que fort tard. Mais quand ils ajoutent qu’avant Triptolème ils ne vivaient que de gland, ils disent une chose sans vraisemblance et que leur propre histoire dément: car ils mangeaient de la chair avant Triptolème, puisqu’il leur défendit d’en manger. On ne voit pas au reste qu’ils aient tenu grand compte de cette défense. Dans les festins d’Homère on tue un bœuf pour régaler ses hôtes, comme on tuerait de nos jours un cochon de lait. En lisant qu’Abraham servit un veau à trois personnes, qu’Eumée fit rôtir deux chevreaux pour le dîner d’Ulysse, et qu’autant en fit Rebecca pour celui de son mari, on peut juger quels terribles dévoreurs de viande étaient les hommes de ces temps-là. Pour concevoir les repas des anciens, on n’a qu’à voir aujourd’hui ceux des sauvages: j’ai failli dire ceux des Anglais. Le premier gâteau qui fut mangé fut la communion du genre humain. Quand les hommes commencèrent à se fixer, ils défrichaient quelque peu de terre autour de leur cabane; c’était un jardin plutôt qu’un champ. Le peu de grain qu’on recueillait se broyait entre deux pierres; on en faisait quelques gâteaux qu’on cuisait sous la cendre, ou sur la braise, ou sur une pierre ardente, dont on ne mangeait que dans les festins. Cet antique usage, qui fut consacré chez les Juifs par la pâque, se conserve encore aujourd’hui dans la Perse et dans les Indes. On n’y mange que des pains sans levain, et ces pains en feuilles minces se cuisent et se consomment à chaque repas. On ne s’est avisé de faire fermenter le pain que quand il en a fallu davantage: car la fermentation se fait mal sur une petite quantité. Je sais qu’on trouve déjà l’agriculture en grand dès le temps des patriarches. Le voisinage de l’Égypte avait dû la porter de bonne heure en Palestine. Le livre de Job, le plus ancien peut-être de tous les livres qui existent, parle de la culture des champs; il compte cinq cent paires de bœufs parmi les richesses de Job: ce mot de paires montre ces bœufs accouplés pour le travail. Il est dit positivement que ces bœufs labouraient quand les Sabéens les enlevèrent, et l’on peut juger quelle étendue de pays devaient labourer cinq cents paires de bœufs. Tout cela est vrai; mais ne confondons point les temps. L’âge patriarcal que nous connaissons est bien loin du premier âge. L’écriture compte dix générations de l’un à l’autre dans ces siècles où les hommes vivaient long-temps. Qu’ont-ils fait durant ces dix générations? nous n’en savons rien. Vivant épars et presque sans société, à peine parlaient-ils: comment pouvaient-ils écrire? et dans l’uniformité de leur vie isolée, quels évènemens nous auraient-ils transmis? Adam parlait, Noé parlait; soit. Adam avait été instruit par Dieu même. En se divisant, les enfans de Noé abandonnèrent l’agriculture, et la langue commune périt avec la première société. Cela serait arrivé quand il n’y aurait jamais eu de tour de Babel. On a vu dans des îles désertes des solitaires oublier leur propre langue. Rarement, après plusieurs générations, des hommes hors de leur pays conservent leur premier langage, même ayant des travaux communs et vivant entre eux en société. Épars dans ce vaste désert du monde, les hommes retombèrent dans la stupide barbarie où ils se seraient trouvés s’ils étaient nés de la terre. En suivant ces idées si naturelles, il est aisé de concilier l’autorité de l’Écriture avec les monumens antiques, et l’on n’est pas réduit à traiter de fables des traditions aussi anciennes que les peuples qui nous les ont transmises. Dans cet état d’abrutissement il fallait vivre. Les plus actifs, les plus robustes, ceux qui allaient toujours en avant, ne pouvaient vivre que de fruits et de chasse: ils devinrent donc chasseurs, violens, sanguinaires; puis, avec le temps, guerriers, conquérans, usurpateurs. L’histoire a souillé ses monumens des crimes de ces premiers rois; la guerre et les conquêtes ne sont que des chasses d’hommes. Après les avoir conquis, il ne leur manquait que de les dévorer: c’est ce que leurs successeurs ont appris à faire. Le plus grand nombre, moins actif et plus paisible, s’arrêta le plutôt qu’il put, assembla du bétail, l’apprivoisa, le rendit docile à la voix de l’homme, pour s’en nourrir; apprit à le garder, à le multiplier; et ainsi commença la vie pastorale. L’industrie humaine s’étend avec les besoins qui la font naître. Des trois manières de vivre possibles à l’homme, savoir la chasse, le soin des troupeaux, et l’agriculture, la première exerce le corps à la force, à l’adresse, à la course; l’ame au courage, à la ruse: elle endurcit l’homme et le rend féroce. Le pays des chasseurs n’est pas long-temps celui de la chasse[xvi]. Il faut poursuivre au loin le gibier, de là l’équitation. Il faut atteindre le même gibier qui fuit; de là les armes légères, la fronde, la flèche, le javelot. L’art pastoral, père du repos et des passions oiseuses, est celui qui se suffit le plus à lui-même. Il fournit à l’homme, presque sans peine, la vie et le vêtement; il lui fournit même sa demeure. Les tentes des premiers bergers étaient faites de peaux de bêtes: le toit de l’arche et du tabernacle de Moïse n’était pas d’une autre étoffe. A l’égard de l’agriculture, plus lente à naître, elle tient à tous les arts; elle amène la propriété, le gouvernement, les lois, et par degré la misère et les crimes, inséparables pour notre espèce de la science du bien et du mal. Aussi les Grecs ne regardaient-ils pas seulement Triptolème comme l’inventeur d’un art utile, mais comme un instituteur et un sage, duquel ils tenaient leur première discipline et leurs premières lois. Au contraire, Moïse semble porter un jugement d’improbation sur l’agriculture, en lui donnant un méchant pour inventeur, et faisant rejeter de Dieu ses offrandes. On dirait que le premier laboureur annonçait dans son caractère les mauvais effets de son art. L’auteur de la Genèse avait vu plus loin qu’Hérodote. A la division précédente se rapportent les trois états de l’homme considéré par rapport à la société. Le sauvage est chasseur, le barbare est berger, l’homme civil est laboureur. Soit donc qu’on recherche l’origine des arts, soit qu’on observe les premières mœurs, on voit que tout se rapporte dans son principe aux moyens de pourvoir à la subsistance; et quant à ceux de ces moyens qui rassemblent les hommes, ils sont déterminés par le climat et par la nature du sol. C’est donc aussi par les mêmes causes qu’il faut expliquer la diversité des langues et l’opposition de leurs caractères. Les climats doux, les pays gras et fertiles, ont été les premiers peuplés et les derniers où les nations se sont formées, parce que les hommes s’y pouvaient passer plus aisément les uns des autres, et que les besoins qui font naître la société s’y sont fait sentir plus tard. Supposez un printemps perpétuel sur la terre; supposez partout de l’eau, du bétail, des pâturages; supposez les hommes, sortant des mains de la nature, une fois dispersés parmi tout cela: je n’imagine pas comment ils auraient jamais renoncé à leur liberté primitive et quitté la vie isolée et pastorale, si convenable à leur indolence naturelle[xvii], pour s’imposer sans nécessité l’esclavage, les travaux, les misères inséparables de l’état social. Celui qui voulut que l’homme fût sociable toucha du doigt l’axe du globe et l’inclina sur l’axe de l’univers. A ce léger mouvement, je vois changer la face de la terre et décider la vocation du genre humain: j’entends au loin les cris de joie d’une multitude insensée; je vois édifier les palais et les villes; je vois naître les arts, les lois, le commerce; je vois les peuples se former, s’étendre, se dissoudre, se succéder comme les flots de la mer; je vois les hommes, rassemblés sur quelques points de leur demeure pour s’y dévorer mutuellement, faire un affreux désert du reste du monde, digne monument de l’union sociale et de l’utilité des arts. La terre nourrit les hommes; mais quand les premiers besoins les ont dispersés, d’autres besoins les rassemblent, et c’est alors seulement qu’ils parlent et qu’ils font parler d’eux. Pour ne pas me trouver en contradiction avec moi-même, il faut me laisser le temps de m’expliquer. Si l’on cherche en quels lieux sont nés les pères du genre humain, d’où sortirent les premières colonies, d’où vinrent les premières émigrations, vous ne nommerez pas les heureux climats de l’Asie mineure, ni de la Sicile, ni de l’Afrique, pas même de l’Égypte; vous nommerez les sables de la Chaldée, les rochers de la Phénicie. Vous trouverez la même chose dans tous les temps. La Chine a beau se peupler de Chinois, elle se peuple aussi de Tartares: les Scythes ont inondé l’Europe et l’Asie; les montagnes de Suisse versent actuellement dans nos régions fertiles une colonie perpétuelle qui promet de ne point tarir. Il est naturel, dit-on, que les habitans d’un pays ingrat le quittent pour en occuper un meilleur. Fort bien; mais pourquoi ce meilleur pays, au lieu de fourmiller de ses propres habitans, fait-il place à d’autres? Pour sortir d’un pays ingrat il y faut être. Pourquoi donc tant d’hommes y naissent-ils par préférence? On croirait que les pays ingrats ne devraient se peupler que de l’excédent des pays fertiles, et nous voyons que c’est le contraire. La plupart des peuples latins se disaient aborigènes[xviii], tandis que la grande Grèce, beaucoup plus fertile, n’était peuplée que d’étrangers: tous les peuples grecs avouaient tirer leur origine de diverses colonies, hors celui dont le sol était le plus mauvais, savoir, le peuple attique, lequel se disait autochthone ou né de lui-même. Enfin, sans percer la nuit des temps, les siècles modernes offrent une observation décisive; car quel climat au monde est plus triste que celui qu’on nomma la fabrique du genre humain? Les associations d’hommes sont en grande partie l’ouvrage des accidens de la nature: les déluges particuliers, les mers extravasées, les éruptions des volcans, les grands tremblemens de terre, les incendies allumés par la foudre et qui détruisaient les forêts, tout ce qui dut ensuite effrayer et disperser les sauvages habitans d’un pays, dut ensuite les rassembler pour réparer en commun les pertes communes: les traditions des malheurs de la terre, si fréquens dans les anciens temps, montrent de quels instrumens se servit la Providence pour forcer les humains à se rapprocher. Depuis que les sociétés sont établies, ces grands accidens ont cessé et sont devenus plus rares: il semble que cela doit encore être; les mêmes malheurs qui rassemblèrent les hommes épars disperseraient ceux qui sont réunis. Les révolutions des saisons sont une autre cause plus générale et plus permanente, qui dut produire le même effet dans les climats exposés à cette variété. Forcés de s’approvisionner pour l’hiver, voilà les habitans dans le cas de s’entr’aider, les voilà contraints d’établir entre eux quelque sorte de convention. Quand les courses deviennent impossibles et que la rigueur du froid les arrête, l’ennui les lie autant que le besoin: les Lapons, ensevelis dans leurs glaces, les Esquimaux, le plus sauvage de tous les peuples, se rassemblent l’hiver dans leurs cavernes, et l’été ne se connaissent plus. Augmentez d’un degré leur développement et leurs lumières, les voilà réunis pour toujours. L’estomac ni les intestins de l’homme ne sont pas faits pour digérer la chair crue: en général son goût ne la supporte pas. A l’exception peut-être des seuls Esquimaux dont je viens de parler, les sauvages mêmes grillent leurs viandes. A l’usage du feu, nécessaire pour les cuire, se joint le plaisir qu’il donne à la vue, et sa chaleur agréable au corps: l’aspect de la flamme, qui fait fuir les animaux, attire l’homme[xix]. On se rassemble autour d’un foyer commun, on y fait des festins, on y danse: les doux liens de l’habitude y rapprochent insensiblement l’homme de ses semblables, et sur ce foyer rustique brûle le feu sacré qui porte au fond des cœurs le premier sentiment de l’humanité. Dans les pays chauds, les sources et les rivières, inégalement dispersées, sont d’autres points de réunion d’autant plus nécessaires que les hommes peuvent moins se passer d’eau que de feu: les barbares surtout, qui vivent de leurs troupeaux, ont besoin d’abreuvoirs communs, et l’histoire des plus anciens temps nous apprend qu’en effet c’est là que commencèrent et leurs traités et leurs querelles[xx]. La facilité des eaux peut retarder la société des habitans dans les lieux bien arrosés. Au contraire, dans les lieux arides il fallut concourir à creuser des puits, à tirer des canaux pour abreuver le bétail: on y voit les hommes associés de temps presque immémorial, car il fallait que le pays restât désert ou que le travail humain le rendît habitable. Mais le penchant que nous avons à tout rapporter à nos usages rend sur ceci quelques réflexions nécessaires. Le premier état de la terre différait beaucoup de celui où elle est aujourd’hui, qu’on la voit parée ou défigurée par la main des hommes. Le chaos, que les poëtes ont feint dans les élémens, régnait dans ses productions. Dans ces temps reculés, où les révolutions étaient fréquentes, ou mille accidens changeaient la nature du sol et les aspects du terrain, tout croissait confusément, arbres, légumes, arbrisseaux, herbages: nulle espèce n’avait le temps de s’emparer du terrain qui lui convenait le mieux et d’y étouffer les autres; elles se séparaient lentement, peu à peu; et puis un bouleversement survenait qui confondait tout. Ily a un tel rapport entre les besoins de l’homme et les productions de la terre, qu’il suffit qu’elle soit peuplée, et tout subsiste: mais avant que les hommes réunis missent par leurs travaux communs une balance entre ses productions, il fallait pour qu’elles subsistassent toutes que la nature se chargeât seule de l’équilibre que la main des hommes conserve aujourd’hui; elle maintenait ou rétablissait cet équilibre par des révolutions, comme ils le maintiennent ou rétablissent par leur inconstance. La guerre, qui ne régnait pas encore entre eux, semblait régner entre les élémens; les hommes ne brûlaient point de villes, ne creusaient point de mines, n’abattaient point d’arbres; mais la nature allumait des volcans, excitaient des tremblemens de terre, le feu du ciel consumait des forêts. Un coup de foudre, un déluge, une exhalaison, faisaient alors en peu d’heures ce que cent mille bras d’hommes font aujourd’hui dans un siècle. Sans cela je ne vois pas comment le système eût pu subsister, et l’équilibre se maintenir. Dans les deux règnes organisés, les grandes espèces eussent, à la longue, absorbé les petites[xxi]: toute la terre n’eût bientôt été couverte que d’arbres et de bêtes féroces; à la fin tout eût péri. Les eaux auraient perdu peu à peu la circulation qui vivifie la terre. Les montagnes se dégradent et s’abaissent, les fleuves charrient, la mer se comble et s’étend, tout tend insensiblement au niveau: la main des hommes retient cette pente et retarde ce progrès; sans eux il serait plus rapide, et la terre serait peut-être déjà sous les eaux. Avant le travail humain, les sources, mal distribuées, se répandaient plus inégalement, fertilisaient moins la terre, en abreuvaient plus difficilement les habitans. Les rivières étaient souvent inaccessibles, leurs bords escarpés ou marécageux: l’art humain ne les retenant point dans leurs lits, elles en sortaient fréquemment, s’extravasaient à droite ou à gauche, changeaient leurs directions et leurs cours, se partageaient en diverses branches; tantôt on les trouvait à sec, tantôt des sables mouvans en défendaient l’approche; elles étaient comme n’existant pas, et l’on mourait de soif au milieu des eaux. Combien de pays arides ne sont habitables que par les saignées et par les canaux que les hommes ont tiré des fleuves! La Perse presque entière ne subsiste que par cet artifice: la Chine fourmille de peuple à l’aide de ses nombreux canaux; sans ceux des Pays-bas, ils seraient inondés par les fleuves, comme ils le seraient par la mer sans leurs digues. L’égypte, le plus fertile pays de la terre, n’est habitable que par le travail humain: dans les grandes plaines dépourvues de rivières et dont le sol n’a pas assez de pente, on n’a d’autre ressource que les puits. Si donc les premiers peuples dont il soit fait mention dans l’histoire n’habitaient pas dans les pays gras ou sur de faciles rivages, ce n’est pas que ces climats heureux fussent déserts; mais c’est que leurs nombreux habitans, pouvant se passer les uns des autres, vécurent plus long-temps isolés dans leurs familles et sans communication: mais dans les lieux arides où l’on ne pouvait avoir de l’eau que par des puits, il fallut bien se réunir pour les creuser, ou du moins s’accorder pour leur usage. Telle dut être l’origine des sociétés et des langues dans les pays chauds. Là se formèrent les premiers liens des familles, là furent les premiers rendez-vous des deux sexes. Les jeunes filles venaient chercher de l’eau pour le ménage, les jeunes hommes venaient abreuver leurs troupeaux. Là, des yeux accoutumés aux mêmes objets dès l’enfance commencèrent d’en voir de plus doux. Le cœur s’émut à ces nouveaux objets, un attrait inconnu le rendit moins sauvage, il sentit le plaisir de n’être pas seul. L’eau devint insensiblement plus nécessaire, le bétail eut soif plus souvent: on arrivait en hâte, et l’on partait à regret. Dans cet âge heureux où rien ne marquait les heures, rien n’obligeait à les compter: le temps n’avait d’autre mesure que l’amusement et l’ennui. Sous de vieux chênes, vainqueurs des ans, une ardente jeunesse oubliait par degrés sa férocité: on s’apprivoisait peu à peu les uns avec les autres; en s’efforçant de se faire entendre, on apprit à s’expliquer. Là se firent les premières fêtes: les pieds bondissaient de joie, le geste empressé ne suffisait plus, la voix l’accompagnait d’accens passionnés; le plaisir et le désir, confondus ensemble, se faisaient sentir à la fois: là fut enfin le vrai berceau des peuples; et du pur cristal des fontaines sortirent les premiers feux de l’amour. Quoi donc! avant ce temps les hommes naissaient-ils de la terre? Les générations se succédaient-elles sans que les deux sexes fussent unis et sans que personne s’entendît? Non: il y avait des familles, mais il n’y avait point de nations; il y avait des langues domestiques, mais il n’y avait point de langues populaires; il y avait des mariages, mais il n’y avait point d’amour. Chaque famille se suffisait à elle-même et se perpétuait par son seul sang: les enfans, nés des mêmes parens, croissaient ensemble, et trouvaient peu à peu des manières de s’expliquer entre eux: les sexes se distinguaient avec l’âge; le penchant naturel suffisait pour les unir, l’instinct tenait lieu de passion, l’habitude tenait lieu de préférence, on devenait mari et femme sans avoir cessé d’être frère et sœur[xxii]. Il n’y avait là rien d’assez animé pour dénouer la langue, rien qui pût arracher assez fréquemment les accens des passions ardentes pour les tourner en institutions: et l’on en peut dire autant des besoins rares et peu pressans qui pouvaient porter quelques hommes à concourir à des travaux communs; l’un commençait le bassin de la fontaine, et l’autre l’achevait ensuite, souvent sans avoir eu besoin du moindre accord, et quelquefois même sans s’être vus. En un mot, dans les climats doux, dans les terrains fertiles, il fallut toute la vivacité des passions agréables pour commencer à faire parler les habitans: les premières langues, filles du plaisir et non du besoin, portèrent long-temps l’enseigne de leur père; leur accent séducteur ne s’effaça qu’avec les sentimens qui les avaient fait naître, lorsque de nouveaux besoins, introduits parmi les hommes, forcèrent chacun de ne songer qu’à lui-même et de retirer son cœur au-dedans de lui.
Chapitre X Retour à la table des matières A la longue tous hommes deviennent semblables, mais l’ordre de leur progrès est différent. Dans les climats méridionaux, où la nature est prodigue, les besoins naissent des passions; dans les pays froids, où elle est avare, les passions naissent des besoins, et les langues, tristes filles de la nécessité, se sentent de leur dure origine. Quoique l’homme s’accoutume aux intempéries de l’air, au froid, au malaise, même à la faim, il y a pourtant un point où la nature succombe: en proie à ces cruelles épreuves, tout ce qui est débile périt; tout le reste se renforce; et il n’y a point de milieu entre la vigueur et la mort. Voilà d’où vient que les peuples septentrionaux sont si robustes: ce n’est pas d’abord le climat qui les a rendus tels; mais il n’a souffert que ceux qui l’étaient, et il n’est pas étonnant que les enfans gardent la bonne constitution de leur pères. On voit déjà que les hommes, plus robustes, doivent avoir des organes moins délicats; leurs voix doivent être plus âpres et plus fortes. D’ailleurs quelle différence entre des inflexions touchantes qui viennent des mouvemens de l’ame aux cris qu’arrachent les besoins physiques! Dans ces affreux climats où tout est mort durant neuf mois de l’année, où le soleil n’échauffe l’air quelques semaines que pour apprendre aux habitans de quels biens ils sont privés et prolonger leur misère, dans ces lieux où la terre ne donne rien qu’à force de travail, et où la source de la vie semble être plus dans les bras que dans le cœur, les hommes, sans cesse occupés à pourvoir à leur subsistance, songeaient à peine à des liens plus doux: tout se bornait à l’impulsion physique; l’occasion faisait le choix, la facilité faisait la préférence. L’oisiveté qui nourrit les passions fit place au travail qui les réprime: avant de songer à vivre heureux, il fallait songer à vivre. Le besoin mutuel unissant les hommes bien mieux que le sentiment n’aurait fait, la société ne se forma que par l’industrie: le continuel danger de périr ne permettait pas de se borner à la langue du geste, et le premier mot ne fut pas chez eux, aimez-moi, mais aidez-moi. Ces deux termes, quoiqu’assez semblables, se prononcent d’un ton bien différent: on n’avait rien à faire sentir, on avait tout à faire entendre; il ne s’agissait donc pas d’énergie mais de clarté. A l’accent que le cœur ne fournissait pas on substitua des articulations fortes et sensibles; et s’il y eut dans la forme du langage quelque impression naturelle, cette impression contribuait encore à sa dureté. En effet, les hommes septentrionaux ne sont pas sans passions, mais ils en ont d’une autre espèce. Celles des pays chauds sont des passions voluptueuses, qui tiennent à l’amour et à la mollesse: la nature fait tant pour les habitans, qu’ils n’ont presque rien à faire. Pourvu qu’un Asiatique ait des femmes et du repos, il est content. Mais dans le nord, où les habitant consomment beaucoup sur un sol ingrat, des hommes soumis à tant de besoins sont faciles à irriter; tout ce qu’on fait autour d’eux les inquiète: comme ils ne subsistent qu’avec peine, plus ils sont pauvres, plus ils tiennent au peu qu’ils ont; les approcher c’est attenter à leur vie. De là leur vient ce tempérament irascible si prompt à se tourner en fureur contre tout ce qui les blesse: ainsi leurs voix les plus naturelles sont celles de la colère et des menaces, et ces voix s’accompagnent toujours d’articulations fortes qui les rendent dures et bruyantes.
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