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Rhétorique de la drogue

Jacques Derrida

Paru dans Autrement, série «Mutations», n° 106 : L’esprit des drogues? dirigé par J.-M. Hervieu, Paris, avril 1989. Versión en castellano

Jacques Derrida

 

Vous n’êtes pas spécialiste de la toxicomanie, pourtant nous pensons, c’est un peu l’a priori de ce numéro, que vous avez, comme philosophe, quelque chose à dire, qui peut intéresser le champ propre, spécifique, de la toxicomanie. Ne serait-ce que par des concepts communs: dépendance, liberté, plaisir, jouissance.

Jacques Derrida: D’accord, parlons donc depuis le point de vue du non-spécialiste que je suis en effet. Mais vous en serez aussi d’accord, il s’agit là d’autre chose que d’un domaine délimitable. Les critères de la compétence, surtout de la compétence professionnelle, y sont très problématiques. Au fond, c’est de ces critères que, directement ou non, nous allons être amenés à parler. Me mettant dans la position du philosophe non spécialiste de cette chose dite «toxicomanie», vous venez de nommer un certain nombre de concepts à haute teneur philosophique, des concepts que le philosophe est censé privilégier: «liberté», «dépendance», «plaisir» ou «jouissance», etc. Soit. Mais je vous proposerai de commencer tout simplement par «concept», par le concept de concept. La «drogue», c’est aussi un mot et c’est un concept, avant même qu’on y mette des guillemets pour marquer qu’on les mentionne plutôt qu’on ne s’en sert, qu’on n’achète, vend ou consomme les «choses mêmes».

Une telle remarque n’est pas neutre, innocemment philosophique, logique ou spéculative. Et ce n’est pas pour les mêmes raisons, ce n’est pas au même titre qu’on rappellerait, aussi justement, que telle plante, telle racine ou telle substance est aussi pour nous un concept, une «chose» appréhendée à travers le nom d’un concept et le dispositif d’une interprétation. Non, dans le cas de la «drogue», le régime du concept est différent : il n’y a pas de drogue «dans la nature». Il peut y avoir des poisons «naturels» et même des poisons naturellement mortels, mais ils ne le sont pas en tant que drogues. Comme celui de toxicomanie, le concept de drogue suppose une définition instituée, institutionnelle: il y faut une histoire, une culture, des conventions, des évaluations, des normes, tout un réseau de discours enchevêtrés, une rhétorique explicite ou elliptique. Nous reviendrons sans doute sur cette dimension rhétorique. Il n’y a pas, pour la drogue, de définition objective, scientifique, physique (physicaliste), «naturaliste» (ou plutôt si, cette définition peut être «naturaliste», si on entend par là qu’elle tente de naturaliser ce qui échappe à toute définition de nature, de réalité naturelle). On peut prétendre définir la nature d’un toxique, mais justement, tous les toxiques ne sont pas des drogues et ne sont d’ailleurs pas considérés comme tels. Il faut déjà en conclure que le concept de drogue est un concept non scientifique, institué à partir d’évaluations morales ou politiques : il porte en lui-même la norme ou l’interdit. Il ne comporte aucune possibilité de description ou de constat, c’est un mot d’ordre. Le plus souvent le mot d’ordre est de nature prohibitive. Parfois au contraire il s’élève dans l’hymne ou la louange. Toujours la malédiction et la bénédiction s’appellent et s’impliquent l’une l’autre. Dès qu’on prononce le mot de «drogue», avant toute «addiction», une «diction», prescriptive ou normative, est à l’œuvre, et du «performatif», qu’on le veuille ou non. Ce «concept» ne sera jamais un concept purement théorique ou théorisable. Et s’il n’y a jamais de théorème sur la drogue, il ne peut y avoir de compétence scientifique attestable comme telle qui ne soit essentiellement surdéterminée par des normes éthico-politiques. Voilà pourquoi j’ai commencé par quelques réserves sur le partage «spécialiste/non spécialiste». Ce partage se révélera sans doute difficile pour d’autres raisons.

De ces prémisses on peut tirer des conclusions éthico-politiques différentes, voire contradictoires. L’une serait en quelque sorte naturaliste: «Puisque, dirait-on, “drogue et toxicomanie” sont des concepts normatifs, des évaluations ou des prescriptions institutionnelles, il faut réduire cet artifice. Revenons à la vraie liberté naturelle. Le droit naturel commande de laisser à chacun la liberté de disposer de son désir, de son âme et de son corps, comme de la chose surnommée “drogue”. Levons enfin cette loi que l’histoire des conventions et des normes éthiques a si profondément inscrite dans le concept de “ drogue”. Levons cette répression ou ce refoulement, revenons à la nature.»

À ce mot d’ordre naturaliste, libéral, voire laxiste, on peut, à partir des mêmes prémisses, opposer une politique artificialiste et un parti pris délibérément répressif, qui peut prendre à l’occasion, comme l’autre d’ailleurs, un visage thérapeutique, préventiviste si je peux dire, persuasionniste et pédagogique: «Nous reconnaissons, dirait-on alors, que ce concept de drogue est une norme instituée. Obscure dans son origine et dans son histoire, cette norme ne découle pas, analytiquement, d’un concept scientifique de la toxicité naturelle. Elle ne le fera jamais malgré tous les efforts qu’on peut déployer dans ce sens. Mais en assumant pleinement la logique de cette convention prescriptive et répressive, nous croyons que notre société, notre culture, nos conventions requièrent cet interdit. Déployons-le avec conséquence. Il y va de la santé, de la sécurité, de la productivité, du bon fonctionnement de ces institutions mêmes. Celles-ci protègent la possibilité même de la loi en général par cette loi supplémentaire et fondamentale qui, en interdisant la drogue, assure l’intégrité et la responsabilité des sujets de la loi, des citoyens, etc. Il n’y a pas de loi sans sujet conscient, vigilant, normal, maître de ses intentions et de ses désirs. Cet interdit, cette loi ne sont donc pas des artefacts parmi d’autres, mais la condition de possibilité d’un respect de la loi en général dans notre société. Il n’est pas sûr qu’un interdit soit mauvais, il n’est pas nécessaire qu’il prenne des formes brutales, ses voies peuvent être retorses et symboliquement surdéterminées, mais on ne saurait dénier que la survie de notre culture comprend originairement cet interdit. Il appartient à son concept, etc.»

À partir du moment où l’on reconnaît le caractère institué d’un certain concept de la drogue, de la toxicomanie, du stupéfiant, du vénéneux, deux axiomatiques éthico-politiques semblent donc s’opposer. Pour le dire très vite, en un mot, je ne suis pas sûr que cette contradiction soit plus qu’une apparence. Je ne suis pas sûr que chacune des deux logiques puisse aller au bout de sa conséquence. Et je ne suis même pas sûr qu’elles s’excluent aussi radicalement. N’oublions pas qu’elles ont les mêmes prémisses, à savoir cette opposition de la nature et de l’institution. Et non pas simplement de la nature et de la loi mais déjà de deux lois, de deux mots d’ordre. Le naturalisme n’est pas plus naturel que le conventionnalisme.

 

Le mot toxicomanie est apparu à peu près à la fin du siècle dernier; auparavant, les comportements qu’on appellerait aujourd’hui toxicomaniaques n’étaient pas repérés comme entité nosologique médicale. En Angleterre, il y avait le vieux terme d’addiction qui était utilisé et qui mettait l’accent sur la dépendance du sujet envers un produit, mais il n’était pas question de toxicomanie, La toxicomanie est contemporaine de la modernité, de la science moderne. Le flash est un terme introduit par la photographie qui a été récupéré, curieusement, par les toxicomanes. Et il y a eu à un moment donné, un individu, qui, consommant des produits de façon abusive, a été appelé toxicomane.

Jacques Derrida: En effet, la dépendance à l’égard d’un produit toxique ou même d’un médicament nuisible ne relève pas, en tant que telle, de la toxicomanie, pas au regard de la loi. Mais essayons de nous arrêter un instant sur cette modernité. Comme toujours, la drogue y est l’effet d’une interprétation. La drogue est «mauvaise» mais le mal en elle n’est pas simplement une «nocivité». L’alcool et le tabac, objets aussi artificiels en tant qu’objets de consommation, personne ne conteste plus leur nocivité. On peut prescrire, comme le font le corps médical et une partie du corps social, de s’abstenir de boire (de l’alcool, surtout au volant — question décisive du public/privé) et de fumer (du tabac, surtout dans les lieux publics). Jamais on ne condamne l’alcool ou le tabac comme des stupéfiants, jamais on ne les affecte de cette valeur de malignité morale, même si on les dit «mauvais» pour la santé ou pour la sécurité routière. Le rapport à la «sécurité sociale» est donc différent.

Si on dit que le tabac ou l’alcool sont des «drogues», ce sera en y impliquant quelque ironie, comme si on soulignait là une sorte de déplacement rhétorique. Le tabac et l’alcool, pense-t-on tranquillement, ne sont pas vraiment des drogues. Leur nocivité peut sans doute faire l’objet de campagnes dissuasives, de toute une pédagogie quasi morale, mais la consommation de ces produits ne fait pas l’objet, en elle-même, de réprobation morale et surtout de poursuites pénales. On peut poursuivre un ivrogne parce qu’il est aussi un conducteur dangereux mais non parce que l’alcool aurait été «classé» (pour reprendre les termes des articles de droit définissant la Lutte contre la toxicomanie) comme «stupéfiant». La prohibition (laïque) de l’alcool aura été un épisode unique et bref dans l’histoire des hommes, si je ne me trompe; et plus inconcevable en France que partout ailleurs pour des raisons bien connues. Cela nous rappelle que le marché de la drogue, en France, à la différence de celui du vin, est alimenté par des productions en général étrangères. Et c’est vrai de beaucoup de pays occidentaux. Mais cela n’est sans doute pas suffisant pour expliquer la législation moderne, celle des lois de 1970 en particulier.

Quelle est donc la modernité, s’il y en a une, du phénomène de la toxicomanie, de sa définition qui est toujours, comme nous le disions à l’instant, une interprétation normative et prescriptive? C’est une question très difficile, en fait une ruche de questions obscures. L’une d’entre elles reconduit à toute l’histoire, redoutablement enchevêtrée, du partage public/privé. Je n’ose pas m’y engager ici. Notons seulement que les lois de 1970 condamnent aussi l’usage, public ou privé, de la drogue et non seulement le trafic, ce que l’article 626 appelle la «production, le transport, l’importation, l’exportation, la détention, l’offre, la cession, l’acquisition». On aurait pu penser que cela suffisait pour poursuivre quiconque use de stupéfiants, puisqu’on ne peut en user sans l’avoir de quelque manière «acquis». Dans ce cas-là, le principe qui commande le respect de la vie privée et de la libre disposition de soi aurait été au moins formellement et hypocritement respecté. Mais non, la loi précise aussi que 1’«emploi» sera puni d’amende et d’emprisonnement. Le mot «emploi» clôt la liste des opérations que je viens de rappeler[i]. Et l’ouverture du titre VI de la loi organisant la Lutte contre la toxicomanie parle aussi de simple usage : «Toute personne usant d’une façon illicite de substances ou plantes classées comme stupéfiants est placée sous la surveillance de l’autorité sanitaire.» L’usage non illicite des substances ainsi «classées» c’est l’usage médical et contrôlé, l’autre version du même pharmakon (énorme problème, et plus actuel que jamais).

Une autre question se lie à celle de la technique, et de telle ou telle mutation technologique. La définition de la toxicomanie implique, vous le disiez, 1’«addiction», c’est-à-dire la répétition fréquente d’une prise de drogue: non seulement un approvisionnement facile (nombreuses transformations techno-économiques du marché, du transport, de la communication internationale, etc.) mais la possibilité technique, pour l’individu, de reproduire l’acte de façon parfois solitaire (question de la seringue, par exemple, sur laquelle nous devrions revenir).

C’est ce franchissement d’un seuil quantitatif qui permet de parler d’un phénomène moderne de toxicomanie: le nombre des individus qui ont un accès facile à la possibilité de répéter ce geste, solitairement ou non, en privé ou en public et dans toute la zone où cette distinction perd sa pertinence ou sa rigueur.

Je crois qu’au moment où nous en parlons, il n’est plus possible de dissocier cette «modernité» toxicomaniaque de ce qui arrive à l’humanité comme l’un des événements majeurs, c’est-à-dire des plus révélateurs ou, ce qui revient au même, des plus «apocalyptiques» de son histoire la plus essentielle et la plus «intérieure», ce qu’on appelle le Sida. Mais nous aurons sans doute à y revenir...

 

Cette modernité, vous la liez à la production en série? à la répétition? On retrouve un questionnement de l’écriture, du pharmakon?

Jacques Derrida: J’avais en effet essayé de relier la problématique du pharmakon à la «logique» si déconcertante de ce qu’on appelle tranquillement la «répétition». Dans le Phèdre, l’écriture est présentée au roi, devant la loi, devant l’instance politique du pouvoir, comme un pharmakon bénéfique parce que, prétend Theuth, elle permet de répéter, donc de se souvenir. Ce serait une bonne répétition, au service de l’anamnèse. Mais le roi disqualifie cette répétition. Ce n’est pas la bonne répétition. «Ce n’est pas pour la mémoire (mnèmè), c’est pour la remémoration (hypomnèsis) que tu as découvert un pharmakon[ii].» Le pharmakon «écriture» ne sert pas la bonne mémoire, la mémoire authentique. Il est l’auxiliaire mnémotechnique d’une mauvaise mémoire. Il a plus d’affinité avec l’oubli, le simulacre, la mauvaise répétition, qu’avec l’anamnèse et la vérité. Ce pharmakon engourdit l’esprit, il perd la mémoire au lieu de la servir. C’est donc au nom de la mémoire authentique et vivante, au nom de la vérité aussi, que le pouvoir suspecte cette mauvaise drogue qu’est l’écriture, c’est-à-dire ce qui porte non seulement à l’oubli mais à l’irresponsabilité. L’écriture est l’irresponsabilité même, l’orphelinat d’un signe errant et joueur. L’écriture n’est pas seulement une drogue, c’est un jeu, paidia, et un mauvais jeu s’il n’est plus réglé par le souci de la vérité philosophique. Alors, dans la rhétorique d’une scène de famille, aucun père ne peut plus en répondre, aucune parole vivante, purement vivante, ne saurait l’assister. Le mauvais pharmakon peut toujours parasiter le bon pharmakon, la mauvaise répétition peut toujours parasiter la bonne. Ce parasitage est à la fois accidentel et essentiel. Comme tout bon parasite, il est à la fois dedans et dehors. Le dehors se nourrit du dedans. Et avec ce schème de la nourriture, nous sommes très près de ce qu’on appelle la drogue au sens courant, qui est le plus souvent «consommée». La «déconstruction» est toujours attentive à cette indestructible logique du parasitage. En tant que discours, la déconstruction est toujours un discours sur le parasite, un dispositif lui-même parasitaire au sujet du parasite, un discours «sur-parasite».

Cela dit, même si elle nous tente et nous instruit, la transposition de cette problématique (que je simplifie beaucoup, faute de temps) vers ce que vous appelez la «toxicomanie moderne», ses interprétations théoriques et pratiques, requiert la plus grande prudence,

comme vous l’imaginez facilement...

 

Certains toxicomanes involontairement nous le disent, en écrivant, ils cherchent à conclure leur toxicomanie. S’ils mènent ce projet à bien, on assiste souvent à un redoublement de l’angoisse et de la toxicomanie. Mais certains psychanalystes insistent sur la fonction de l’écriture comme levée du symptôme : la toxicomanie, en s’écrivant, cesse?

Jacques Derrida: On ne peut pas se fier à l’opposition du symptôme et de sa cause, du refoulement et de sa levée, pas plus qu’à une simple opposition de la mémoire et de l’oubli, en particulier à cause des paradoxes de la répétition et du rapport à l’autre. La «bonne» répétition est toujours hantée ou contaminée par la mauvaise, tant mieux et tant pis pour elle. Le pharmakon sera toujours appréhendé comme remède et poison. Je rappelle ce que vous disiez à l’instant: le toxicomane peut chercher à la fois l’oubli et le travail d’analyse anamnésique, le refoulement et la levée du refoulement (ce qui laisse bien pressentir que la limite pertinente n’est pas celle-là, et qu’elle a d’autres formes plus retorses...) Il utilise pour cela une «technique», un supplément technique qu’il interprète aussi comme «naturel»... Un autre fil nous conduirait vers la méfiance si courante à l’endroit de la technique en général, de l’instrumentalisation de la mémoire, donc à l’endroit du pharmakon, et comme poison et comme remède, avec cette inquiétude supplémentaire qui tient à ce qui peut rester indécidable entre les deux...

 

On peut faire aussi le rapprochement avec le résultat de la mimesis platonicienne qui est le produit d’une technique qui, à la fois, rappelle le modèle original et s’y oppose.

Jacques Derrida: Question de la mimesis, ou, si je peux risquer ce raccourci: la question de la drogue comme question - la grande question – de la vérité. Ni plus ni moins. Que reproche-t-on au toxicomane ? Ce qu’on ne reproche jamais ou jamais au même degré à l’alcoolique ou au fumeur de tabac: de s’exiler, loin de la réalité, de la réalité objective, de la cité réelle et de la communauté effective, de s’évader dans ie monde du simulacre et de la fiction. On lui reproche le goût pour quelque chose comme l’hallucination. Il faudrait sans doute distinguer entre les drogues dites hallucinogènes et les autres. Mais cette distinction s’efface dans la rhétorique du phantasme qui soutient l’interdit: la drogue ferait perdre le sens de la vraie réalité. C’est toujours au nom de cette dernière que l’interdit est prononcé, me semble-t-il, en dernière instance. Le toxicomane, on ne lui reproche pas la jouissance même, mais un plaisir pris à des expériences sans vérité. Le plaisir et le jeu (encore comme chez Platon) ne sont pas condamnés en eux-mêmes, mais seulement quand ils sont inauthentiques et privés de vérité. C’est ce système qu’il faudrait donc analyser de près et articuler avec la question politique de la fiction ou de la littérature. L’homme du simulacre, si du moins il ne soumet pas sa poétique à la philosophie et à la politique du philosophe, se voit chassé de la cité par Platon (etc.). Si, dans la «modernité», on suppose toujours quelque affinité entre, d’une part, l’expérience de la fiction (littéraire ou non, du côté des «producteurs», des agents de transmission ou des consommateurs) et, d’autre part, le monde de la toxicomanie, et cela même quand les poètes ne fréquentent pas les «paradis artificiels», l’écrivain, lui, est accepté dans la mesure où il se laisse réinstitutionnaliser. Il réintègre l’ordre normal de la production intelligible. Il produit, et sa production engendre de la valeur. Cette légitimation tient à l’évaluation d’une productivité qui est au moins interprétée comme source de vérité, même si cette vérité passe par la fiction. Le toxicomane, pense-t-on, le toxicomane en tant que tel, ne produit rien, rien de vrai ou de réel. Il n’est légitimé, dans certains cas, clandestinement, inavouablement, par certains secteurs de la société, que dans la mesure où il participe, au moins indirectement, à la production et à la consommation de biens...

 

Chez certains écrivains, ceux du «Grand jeu», Burroughs aujourd’hui, chez Artaud lorsqu’il était lié aux surréalistes, dans sa «Lettre aux législateurs», la drogue est avancée comme l’enjeu d’une lutte politique, la plus définitive. Chez Burroughs, elle est une «arme» au service d’une guerre terminale, comme le dernier «commerce du monde». Ce qui n’est pas sans actualité.

Jacques Derrida: Oui, pour Artaud en tout cas, il s’agissait aussi de lever un système de normes et d’interdits qui constituent la culture et d’abord la religion européennes. À la drogue mexicaine, il demandait aussi le pouvoir d’émanciper le sujet, de le désassujettir de ce qui l’avait en quelque sorte exproprié à la naissance, et d’abord du concept même de sujet. Dès la naissance, Dieu lui avait volé son corps et son nom. En finir avec le jugement de Dieu, c’était aussi l’enjeu de cette expérience. Mais on simplifie beaucoup en improvisant et je préfère renvoyer aux textes d’Artaud — à ceux qui ne sont pas écrits simplement «sous drogue», sous l’influence de la drogue, mais sont aussi des mises en question, au corps à corps, dans la langue même, des systèmes d’interprétation de la drogue. Et puis il faudrait prudemment distinguer entre les discours, les pratiques ou les expériences d’écriture, littéraire ou non, qui impliquent ou justifient ce qu’on appelle la drogue. Des abîmes les séparent souvent. Il n’y a pas un monde de la drogue. Le texte d’Artaud n’est pas celui de Michaux ou de Benjamin (je pense en particulier à son texte Haschich à Marseille[iii]), qui n’est pas celui de Baudelaire qui n’était pas celui de Coleridge ou de De Quincey. Ce qui serait stupéfiant, ce serait de réduire ces différences dans une sorte de série homogène. Mais peut-on jamais interdire ou condamner sans confondre?

 

On peut dater, pour ce qui est de la littérature, l’apparition du concept de toxicomanie, au sens moderne du terme, avec les Mémoires d’un mangeur d’opium de De Quincey[iv]. De même, l’alcoolisme est apparu dans la littérature française avec Zola.

Jacques Derrida: Cette piste mérite d’être suivie. Sous réserve de vérifier les choses de plus près, peut-être pourrait-on risquer une hypothèse. Considérons la littérature, en un sens relativement strict qui la distinguerait, en tant qu’européenne, de la poésie ou des belles lettres et ferait d’elle un phénomène moderne (XVIIe ou XVIIIe siècle). Eh bien, ne serait-elle pas contemporaine d’une certaine toxicomanie européenne? D’une toxicomanie tolérée, justement? Vous évoquiez De Quincey. Il y a aussi Coleridge. Ajoutons cette fois, pour une fois, le café ou le tabac: on devrait consacrer des thèses et même des départements de littérature (générale ou comparée) au café ou au tabac dans nos littératures. Pensez à Balzac ou à Valéry. Deux cas d’ailleurs très différents, inutile d’insister. N’aurait-on pas quelque peine à trouver quelque chose d’analogue avant la modernité littéraire, d’Homère à Dante? Nous reparlerons d’Homère tout à l’heure. Mais pensez d’abord aux figures de la dictée, dans l’expérience dissymétrique de l’autre (de l’être-livré à l’autre, de l’être-en-proie à l’autre, de la quasi-possession) qui commande une certaine écriture et peut-être toute écriture, même la plus maîtrisée (les dieux, le démon, les muses, l’inspiration, etc.). Est-ce que ces formes de l’aliénation originaire, au sens le plus positif, productif et irréductible du terme, est-ce que ces figures de la dictée ne sont pas entraînées dans une histoire où la drogue, un jour, à la «fuite des dieux», viendrait occuper une place devenue vacante ou jouer le rôle d’un fantôme exténué? Il s’agirait plutôt d’une provocation méthodique, d’une technique d’appel au fantôme : à l’esprit (ghost, Geist), à l’inspiration, à la dictée. Ou plus précisément, ce qui rend la chose encore plus retorse, il s’agirait d’une méthodologie du contre-fantôme. Qu’est-ce qu’un contre-fantôme? Le fantôme qu’on joue contre un autre fantôme mais aussi bien le fantôme du fantôme, le fantôme alibi, l’autre fantôme. N’aurait-on le choix qu’entre des fantômes ou des simulacres de fantômes?

Mais ne faisons pas comme si nous savions ce qu’est un fantôme ou un phantasme, et comme s’il suffisait de déployer les conséquences d’un tel savoir. Tant qu’on n’aura pas reconnu toute son ampleur à cette énigme («Qu’est-ce qu’un fantôme?» ou «Qu’est-ce qu’un phantasme?» «Qu’est-ce que la fuite des dieux?»), au-delà de l’opposition présence/absence, réel/imaginaire, au-delà même d’une question proprement ontologique, les «réponses» philosophiques, politiques, idéologiques à ce qu’on appelle «problème de la drogue» resteront des expédients incapables d’une autojustification radicale. On retrouve le problème des critères de la compétence et l’impossibilité du théorème dont nous étions partis. Les responsabilités que quiconque (et d’abord le «décideur» — législateur, éducateur, citoyen en général, etc.) doit prendre dans une telle situation d’urgence n’en sont que plus graves, plus difficiles, plus inéluctables. Selon les situations (analysées de façon macroscopique ou microscopique, et inlassablement), le discours de «l’interdit» peut aussi bien ou aussi mal se justifier que le discours libéral. La pratique répressive (avec toutes ses variantes brutales ou sophistiquées, punitives ou rééducatives) peut aussi bien ou aussi mal se justifier que la pratique laxiste (avec toutes ses ruses). Comme il est impossible de rendre absolument raison de l’une ou de l’autre, on ne peut condamner absolument ni l’une ni l’autre. Dans l’urgence, cela ne peut donner lieu qu’à des réponses mixtes, des négociations, des compromis instables. Ils devraient être guidés, dans des situations données, et toujours évolutives, à la fois par une analyse sociopolitique aussi large mais aussi fine que possible et par une attention à la singularité de chaque expérience individuelle. Je ne fais pas là une «réponse de Normand», pas plus que je ne plaide pour le relativisme ou l’opportunisme. Je décris l’état des lieux dans lequel des décisions doivent être prises alors que les ressorts ultimes du problème ne sont pas analysés ou pensés.

Cet «état des lieux», ces mixtes de discours incapables de se justifier radicalement, c’est cela même qu’on peut observer aussi bien dans les discours que dans les pratiques qui dominent notre société aujourd’hui. La seule attitude (la seule politique - judiciaire, médicale, pédagogique, etc.) qui me paraisse condamnable absolument serait celle qui, directement ou indirectement, forclôt la possibilité d’un questionnement par essence interminable, d’un questionnement effectif et donc transformateur.

Par questionnement effectif et transformateur, j’entends certes le travail analytique (dans toutes les directions, de la psychanalyse à l’étude socio-économico-politique des conditions de la toxicomanie: le chômage, la géo-politique des marchés, l’état «réel» de ce qu’on appelle la démocratie, la police, l’état des lois pénales et des institutions médicales, etc.) mais aussi la réflexion pensante sur les axiomes de cette problématique et de tous les discours qui l’informent. Nous venons de parler du fantôme et de l’ontologie, tout à l’heure nous parlions du simulacre, de la vérité ou de la répétition. Il y va donc aussi de la généalogie d’un grand nombre d’oppositions conceptuelles, nature/culture ou nature/convention, nature/technique, émancipation/aliénation, public/privé, etc.

Pour suivre ce que nous disions à l’instant de la transe inspiratrice dans ce qu’on appelle couramment l’écriture, ne faudrait-il pas tenter une sorte d’histoire de la dictée, et plus précisément de ce qu’on appelle l’inspiration: littéralement, si c’est possible, c’est-à-dire «physiquement» (par exemple l’inhalation), ou par figure ? Qu’est-ce qui est encore «inspiré», qu’est-ce qui «inspire», qui est-ce qui «inspire» au sens propre ou figuré, dans l’expérience de la drogue? Où passe ici la limite entre la poésie et la prose, puis entre la poésie et le roman, puis entre plusieurs types de romans et plusieurs structures de fictionnalité, etc.?

Certains diraient, non sans «bon sens»: quand le ciel des transcendances vient à se dépeupler, et non seulement des Dieux mais de tout Autre, une sorte de rhétorique fatale supplée cette vacance, et c’est le fétichisme toxicomaniaque. Non pas la religion comme opium du peuple, mais la drogue comme religion des poètes athées - et de quelques autres, plus ou moins athées, plus ou moins poètes...

Nous n’en avons ni le temps ni la place, mais si on suivait ce fil, on retrouverait peut-être les questions effleurées tout à l’heure, celles de la nature et de la production. Ces deux concepts appartiennent aussi à une série d’oppositions et renvoient à leur «histoire». Laissons cela pour l’instant, cela ne s’improvise pas (court-traité, entre parenthèses, sur la question: drogue et improvisation, dans les arts et ailleurs). On imagine que le toxicomane-écrivain tente de retrouver une sorte d’inspiration gracieuse, une passivité accueillante à ce qu’un refoulement ou une répression aurait inhibé: «Grâce à la violence technique ou artificielle et toujours intériorisante d’une injection, d’une inhalation ou d’une ingestion, en prenant en moi, au-dedans de moi, un corps étranger, voire une nourriture, je vais provoquer un état de réceptivité productrice: la parole reçue et à la fois émise, dans une sorte de spontanéité créatrice ou d’imagination transcendantale, je vais ainsi la laisser passer, la violence aura mis fin à la violence. La réappropriation serait induite par le corps étranger. La production se ferait sans travail, etc. » Ce discours transcendantalo-imaginaire (imaginaire pour celui qui le tiendrait ou pour ceux qui croient le déceler), voilà ce qui est condamné par une société du travail et du sujet responsable comme sujet. Un poème doit être le produit d’un travail effectif même si les traces du labeur y sont effacées. C’est toujours le non-travail qu’on disqualifie. L’œuvre authentique, comme son nom semble l’indiquer, doit être le résultat d’un travail (avec mérite et récompense), et d’un travail responsable, jusqu’à cette limite même où le travail s’efface, efface ses traces ou s’efface devant ce qui lui est donné. Et même si l’œuvre est d’un travail sans travail, soumis à la dictée de l’autre, encore faut-il que cette altérité soit authentique et non factice, non simulée ou stimulée par des projections artificielles. C’est au nom de cette authenticité que la toxicomanie est condamnée ou déplorée. Cette authenticité peut être appropriée simultanément (dans la confusion) ou successivement (dans la dénégation) aux valeurs de normalité naturelle ou de normalité symbolique, de vérité, de rapport effectif à la réalité vraie, de subjectivité libre et responsable, de productivité, etc. Elle s’approprie d’autant mieux à ces valeurs si différentes qu’elle est constituée par la valeur même de propriété, d’appropriation, de réappropriation de soi. Elle est la propriation du propre même en tant qu’il s’oppose à l’hétérogénéité de l’im-propre, à tous les modes d’extranéation ou d’aliénation qu’on croit reconnaître dans le recours à la drogue. Cette valeur peut soutenir aussi bien le discours d’une politique de droite que celui d’une politique de gauche, et aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest...

Cette spécularité ne vous surprendra pas. Elle est inépuisable. Une certaine toxicomanie peut d’ailleurs, elle aussi, réfléchir le même phantasme de réappropriation. Elle peut le faire de façon naïve ou de façon très «cultivée», rêver aussi d’émancipation et de restauration d’un «moi» ou d’un corps propre, voire d’un sujet enfin repris aux puissances aliénantes, à la répression et au refoulement, à la loi qui parle dans la religion, la métaphysique, la politique, la famille, etc.

Si paradoxale et retorse que soit cette «logique» de la réappropriation, surtout quand le simulacre s’en mêle, on n’y échappe jamais totalement. Elle n’est sans doute pas absente de certains textes d’Artaud, par exemple. Elle compose avec une pensée ou une expérience du propre qui l’emporte sans doute au-delà d’elle-même, qui s’emporte et s’exproprie autrement. Les limites ne passent pas ici entre deux camps opposés ou entre deux métaphysiques dont nous voyons bien tout ce qu’elles ont en commun. Elles ne passent pas entre «refoulement» et «levée du refoulement», entre répression et non-répression mais entre un nombre non fini dexpériences, même si elles peuvent ou doivent se prêter, jusqu’à un certain point, à des typologies plus ou moins raffinées.

Je ne trouve pas de meilleur mot que expérience, à savoir le voyage qui passe la limite. Expérience entre deux expériences: d’une part la traversée, l’odyssée, avec ou sans nostalgie — vous connaissez peutêtre le texte d’Adorno et de Horkheimer sur les Lotophages et ce nostos homérique[v] -, l’errance dont on peut ne pas revenir, autant de possibilités enveloppées dans une certaine étymologie du mot «expérience» et qu’on associe parfois, comme le «trip», à l’expérience de la «drogue», le rapport à l’autre et l’ouverture au monde en général; et d’autre part l’expérimentation organisée, l’expérimental comme «voyage organisé». Que signifie cet entre? L’entre signifie peut-être que l’expérience à laquelle je me réfère, la pensée de cette expérience, ou cette expérience comme pensée, ne se laisse pas encore déterminer à partir des oppositions reçues, par exemple nature/technique, nature/artifice, non-travail/travail, expérience naturelle/expérimentation artificielle, etc. Je ne parle donc pas seulement d’expériences de la drogue ou d’expériences de la non-drogue (qui n’existe pas plus, n’est-ce pas, dans la nature que la drogue), mais d’expériences qualitativement très différenciées, parfois pour le même «individu», et qu’on ne pourrait évoquer sans multiplier les qualifications et les points de vue. Tous les noms et tous les concepts dont on peut se servir pour définir ces critères, qualifications et points de vue, sont pris dans des séquences discursives très contraignantes. Elles répondent toutes à un programme fortement stabilisé, difficile à défaire. Il s’agit d’une charge métaphysique et d’une histoire qu’il ne faudrait jamais cesser d’interroger. Il y va, rien de moins, du moi, de la conscience, de la raison, de la liberté, du sujet responsable, de l’aliénation, du corps propre ou du corps étranger, de la différence sexuelle, de l’inconscient, du refoulement ou de la répression, des différentes «parties» du corps, de l’injection, de l’introjection et de l’incorporation (orale ou non), du rapport à la mort (le deuil et l’intériorisation), de l’idéalisation, de la sublimation, du réel et de la loi, bon, je m’arrête...

 

Les toxicomanes racontent, tous, un corps perdu ou un corps à retrouver, un corps idéal, un corps parfait?

Jacques Derrida: Là encore, l’opposition entre les discours dominants ou canoniques n’est pas radicale. Elle paraît secondaire au regard d’une axiomatique qui reste commune à la majorité de ceux qui parlent ou agissent contre la toxicomanie et de ceux qui plaident ou agissent pour elle - ou en tout cas ceux qui essaient de détourner l’interdiction vers des formes plus libérales, plus douces (la vente libre des drogues «douces», par exemple) ou plus intelligentes, de compromis, de médiations, de négociations (car ceux qui recommandent publiquement la toxicomanie comme telle sont plutôt rares dans nos sociétés). Du côté de l’interdicteur, en effet, on entend protéger la société contre tout ce qu’on associe à la toxicomanie: l’irresponsabilité, le non-travail, l’irrationalité, l’improductivité, la délinquance – sexuelle ou non —, la maladie et les dépenses sociales qu’elle entraîne, et d’une manière générale la destruction même du lien social. Mais cette protection du lien social, et donc d’une certaine symbolicité, voire de la rationalité en général, se présente presque toujours comme la protection d’une normalité «naturelle» du corps, du corps social et du corps de l’individu-membre.

C’est au nom de cette naturalité organique et originaire du corps qu’on parle et lutte contre la toxicomanie, contre ces agressions étrangères, artificielles et pathogènes. Là aussi, on veut reconstituer ce que vous venez de nommer le «corps idéal», le «corps parfait». Mais, vous le rappeliez aussi à l’instant, de l’autre côté, si on peut dire (mais vous voyez que cette opposition reste problématique), les «produits» considérés comme dangereux et non naturels sont souvent considérés comme propres à libérer le même «corps idéal» ou «parfait» de l’oppression sociale, de la répression, du refoulement ou de la violence réactive qui réduit les forces ou le désir originaires, voire les «processus primaires». Et c’est la même métaphysique naturaliste qui, pour restaurer un tel corps «antérieur» — on pourrait presque dire antérieur à la chute - se traduit à travers des codes parfois différents (de type vaguement «nietzschéen», «freudien», «artaldien», «marcusien», etc.).

En schématisant cette fausse opposition et en grossissant ses traits, j’ai parlé de discours canoniques ou dominants. En analysant les ressorts communs de ces discours, comme je propose de le faire, il faut aussi se demander comment et pourquoi ils sont devenus «canoniques et dominants», justement. D’où vient leur force ou leur autorité? Quel contrat les lie l’un à l’autre? Qu’excluent-ils ensemble, etc.? Quelles contradictions ou tensions sont au travail à l’intérieur même du canonique? Voilà à mes yeux les questions, ou plutôt, du même coup, les gestes «philosophico-politiques» les plus indispensables. Leur nécessité ne peut d’ailleurs manquer de se faire sentir à travers toutes les «crises» ou les «symptômes» de «crise», comme on dit, que nos sociétés traversent en ce moment.

Aucun des deux «canons» adverses ne tient compte de ce qu’on pourrait appeler la condition technologique: il n’y a pas de corps naturel et originaire, et la technique ne vient pas s’ajouter, du dehors ou après coup, comme un corps étranger. Du moins ce supplément étranger ou dangereux est-il «originairement» à l’œuvre et en place dans la prétendue intériorité idéale des «corps et âme». Il est au cœur du cœur.

Pour faire vite, je dirais que ce qui, sans être absolument nouveau, prend des formes particulières et macroscopiques aujourd’hui, c’est le paradoxe d’une «crise», comme on dit superficiellement, de la naturalité. Cette prétendue «crise» se manifeste aussi, par exemple, à travers tous les problèmes biotechnologiques, à travers toutes les nouvelles possibilités dites «artificielles» de traiter la vie, de la naissance à la mort, comme si une naturalité avait jamais eu cours et comme si la limite entre la nature et son autre pouvait se laisser objectiver. Soit dit au passage, certains recours à l’expérimentation risquée de ce qu’on appelle «drogue», dans certaines conditions toujours singulières, peuvent être guidés par le désir de penser des deux côtés à la fois de cette prétendue limite, et donc de penser cette limite comme telle, d’en approcher en tout cas la formation ou la simulation, le simulacre en formation (puisque cette limite n’existe pas, n’est jamais présente et n’a aucune essence). Cette expérience (à laquelle se livrent parfois des «artistes» ou des «penseurs» mais qui n’est nullement réservée à ceux qui se confèrent, ou auxquels on reconnaît, ce statut) peut se tenter avec ou sans ce qu’on appelle la «drogue», du moins sans le «stupéfiant» «classé» comme tel par la loi. Il y aura toujours des suppléments de drogue ou de stupéfiant non classés, non classables. Au fond, chacun a les siens, et je ne parle pas nécessairement de choses manifestement injectables, respirables ou comestibles. L’introjection ou l’incorporation de l’autre, vous le savez, a tant d’autres ressources, de ruses, de détours... Elle peut inventer tant d’orifices, au-delà de ceux dont on croit disposer naturellement, comme par exemple la bouche. D’ailleurs l’oralité ne s’ouvre pas seulement pour recevoir, elle peut émettre, comme on dit, et il faudrait se demander si la toxicomanie consiste seulement et essentiellement à recevoir, à prendre en soi plutôt qu’à «exprimer» au-dehors, par exemple à parler ou à chanter d’une certaine manière, en buvant ou sans boire ce qu’on «crache». Il y a sans doute, pour l’oralité au moins, pour l’ouïe et le s’entendre-parler, une zone d’expérience où le recevoir et le donner, l’inspiration et l’expiration, l’impression et l’expression, la passivité et l’activité se laissent difficilement opposer, voire distinguer; et puis la consommation orale, à supposer qu’on puisse la délimiter, ne s’arrête pas plus à tel ou tel stupéfiant classé qu’à tel objet d’ingestion compulsive et non classé, comme le chocolat ou la pâte d’amande, les alcools, le café ou le tabac.

Puisque je viens de nommer le café ou le tabac, rappelez-vous: tel écrivain - au fond très «français» et très «cartésien» - qui fut aussi un philosophe de la vigilance et de la liberté, de la volonté, de la conscience de soi, de la maîtrise de soi dans la pensée et dans l’écriture, j’ai nommé Valéry, organisait tous les jours, à l’aube, ses transes de lucidité et d’écriture dans un temple laïque dédié au culte de la cigarette et du café. Un autre écrivain — au fond très «français» et très «cartésien» —, qui fut lui aussi un philosophe de la vigilance, de la liberté, de la volonté, de la conscience de soi, etc., j’ai nommé Sartre, fut grand consommateur, dit-on, à un moment donné, de drogues pharmaceutiques non «classées», etc., et il en aurait «abusé» pour écrire... Bon, laissons cela, mais vous voyez que cette coincidentia oppositorum reconduit toujours à la question de la conscience, de la raison et du travail, de la vérité, de la bonne mémoire, de l’anamnèse de processus prétendument primaires ou naturels. À terme, à très long terme (mais il n’y aura pas de terme absolu par définition), une pensée et une politique de la chose nommée «drogue» concerneraient le déplacement de ces deux «idéologies» adverses à la fois, en leur commune métaphysique.

Ne me demandez pas si je suis pour ou contre l’une des deux à ce point précis. Aujourd’hui, ici, maintenant, dans ma vie privée-publique et dans la situation déterminée de «notre» société, je me sens plutôt porté vers un ethos, disons, qui serait interprété, selon les codes dominants, comme plutôt répressif et interdicteur, du moins au regard des drogues «classées». (Comme je le suggérais tout à l’heure, on peut aussi étendre le concept et l’expérience de la drogue bien au-delà de sa définition médico-légale et aménager, dans un espace à la fois public et idiosyncrasique, toutes sortes de pratiques, de jouissances ou de souffrances dont personne ne pourra démontrer en toute rigueur qu’elles n’ont aucune analogie avec la toxicomanie. Les possibilités sont ici en nombre non fini et quasi idiomatiques. Chaque organisation fantasmatique, individuelle ou collective, est l’invention d’une drogue, ou d’une rhétorique de la drogue, aphrodisiaque ou non, avec production, consommation, semi-clandestinité et marché semi-privé...) Mais pour tenter de justifier lethos qui me porterait vers une attitude d’apparence «répressive» (au regard des drogues «classées»), je ne devrais recourir, en dernière analyse, à aucun des discours, à aucune des axiomatiques dont je viens d’esquisser l’analyse. Ce serait nécessaire en toute rigueur, mais si difficile! Ce n’est donc pas au cours d’un entretien improvisé ou en quelques pages que je pourrais faire droit, si on peut dire, à cette justification. C’est pourtant sa nécessité — ou sa difficulté — qui m’importe le plus, comme vous le devinez, et qui me guide dans tout ce que je peux dire et faire, en «public» ou en «privé», même quand apparemment il n’est pas question de la drogue comme telle. Si vous ajoutez à cela que je ne crois ni à la pertinence infaillible de la distinction public/privé (menacée par la structure même du langage et, avant même le langage, par l’itérabilité de toute marque) ni à l’essence simple de l’aphrodisiaque (l’économie du plaisir est si retorse...), vous comprendrez mieux ma réserve...

La logique de la supplémentarité technologique n’est bien tolérée d’aucun des deux côtés, par aucun des deux «canons», comme nous disions. Le «nouveau», ici (nouvelle pensée, nouvelle pratique, nouvelle politique) suppose une formalisation assez puissante pour permettre de comprendre les deux canons à la fois en déplaçant l’axiomatique qui leur reste commune. On peut avoir au sujet de cette nouveauté deux sentiments contradictoires. D’une part, comme on dit, «c’est pas demain la veille». Une telle formalisation ne sera jamais pleinement accessible. C’est vrai, mais «pleinement accessible», la plénitude et l’accès absolu, n’est-ce pas encore le langage de ces deux «canons», le désir commun du toxicomane et de l’antidrogue ? D’autre part, et ce n’est pas moins évident, cette formalisation et ce déplacement sont pratiquement en cours, un cours laborieux, turbulent, apparemment chaotique ; c’est l’expérience même de la «crise» actuelle. Si aujourd’hui tant de problèmes socio-éthico-politiques se croisent et se condensent dans celui de la drogue, ce n’est pas seulement à cause de la technologie moderne que nous évoquions tout à l’heure. L’indissociabilité de toutes ces urgences, l’impossibilité d’isoler un «problème de la drogue», apparaît de mieux en mieux, et du même coup la nécessité de traiter comme telle une «logique générale» des discours au sujet de la drogue et simultanément de l’insémination artificielle, des banques de sperme et du commerce des mères porteuses, et de la greffe d’organe, et des euthanasies, et du changement de sexe, et du dopage sportif, et surtout, surtout, du Sida dont il faudrait que nous parlions enfin. N’est-ce pas désormais un accès privilégié et inévitable à toutes ces questions?

 

C’est une situation ironique: les sportifs donnés en modèles à notre jeunesse se retrouvent avec le dopage en première ligne du problème de la toxicomanie. Un coureur cycliste vous dit qu’il se dope pour arriver le premier en haut d’un col, mais les toxicomanes ne disent-ils pas qu’ils veulent arriver, sinon les premiers, en tout cas en haut d’un col qui serait la vie?

Jacques Derrida: Oui, au fond, à mesure que nous avançons, la question de la drogue ne nous paraît pas seulement indissociable des immenses questions intitulées «le concept», «la raison», «la vérité», «la mémoire», «le travail», etc., mais de foyers d’urgence où toutes les choses semblent se rassembler de façon symptomatique; par exemple: qu’est-ce qu’une société fait de la littérature? de la naissance et de la mort, du Sida? et, oui, vous avez raison, du sport? etc. Tout ce qui concerne la politique du sport aujourd’hui (discours, marché, spectacle, etc.) ouvre une autre voie royale à l’analyse du lien social. Et on n’y évitera jamais le problème du dopage: où ça commence? Comment classer et dépister les produits? Au nom de quoi condamnet-on le dopage et telle ou telle prothèse chimique? Et la pratique des athlètes femmes qui provoquent une grossesse dont les effets endocriniens sont «dopants» et qui avortent après l’épreuve? En tout cas, au principe de la condamnation, on suppose encore que le héros sportif doit traiter son corps de façon naturelle. Il le fait travailler comme tel, dans une production qui n’est pas seulement individuelle. À travers la socialisation du sport, qu’elle soit professionnelle ou non, ce travail dit désintéressé met en jeu tout ce qui concourt à l’éducation. Et d’abord à l’éducation de la volonté comme dépassement de soi en soi: en ce sens, le sport ne doit pas seulement échapper à la drogue, il est l’anti-drogue même, l’antidote de la drogue, le pharmakon du pharmakon, cela même qui doit être tenu à l’abri de la drogue, loin de toute contamination possible. Voilà donc, rien n’était plus prévisible, la zone la plus proche du mal, la plus «analogue», la plus exposée à ce qu’elle exclut. Non seulement parce que le sport, dans sa pratique ou dans son spectacle, peut devenir proprement stupéfiant et dépolitisant (lieu d’une certaine ivresse, si vous préférez) — et il est aussi manipulable, comme tel, par des pouvoirs politiques. Mais parce que la compétition cherche à étendre, précisément par le dopage, les limites de puissances dites «naturelles» du corps (et de l’âme: pas de sport sans âme! je parie que quelqu’un aura reconnu dans le sport le propre de l’homme. L’homme, cet animal rationnel qui est un animal politique auquel seraient aussi réservés le langage, le rire, l’expérience de la mort et autres «propres de l’homme» — dont la drogue! -, n’oublions pas que c’est aussi un animal sportif). En cherchant à étendre les limites des puissances «naturelles», il est tout à fait naturel, je veux dire inévitable, qu’on pense à recourir à des moyens artificiellement naturels pour passer l’homme: vers le héros, le surhomme et autres figures d’un homme qui serait plus homme, et plus homme que l’homme... Le dopage sportif est condamné parce qu’il triche avec la nature mais aussi avec une certaine idée de la justice (l’égalité de tous les concurrents devant l’épreuve). L’intégrité à maintenir n’est pas seulement celle du corps naturel, c’est aussi celle de la bonne volonté, de la conscience, de l’esprit, qui manœuvrent le corps dans le travail sportif, dans ce travail gratuit ou dans ce jeu politiquement sain qu’est la compétition sportive, de Platon à nos jours.

Mais ceux qui défendent un certain dopage, dans des conditions prescrites, allégueront que de toute façon il ne corrompt pas une volonté indépendante: ce n’est donc pas une toxicomanie. D’autant plus que l’anabolisant ne procure aucune jouissance en tant que telle, aucune jouissance individuelle et désocialisante. D’ailleurs, je crois que nous l’avons dit, la drogue en général n’est pas condamnée parce qu’elle procure du plaisir mais parce que cet aphrodisiaque n’est pas le bon: il engendre la souffrance et la déstructuration du moi, il désocialise. Il appartient à ce couple diabolique du plaisir et de la souffrance que dénonce tout réquisitoire contre la drogue. La hiérarchie des plaisirs va de pair avec cette métaphysique du travail et de l’activité (pratique ou théorique, donc parfois contemplative) qui se confond avec l’histoire de la raison occidentale. Là aussi, Adorno et Horkheimer ont justement rappelé qu’on a toujours associé la culture de la drogue avec l’autre de l’Occident, avec les éthiques ou les religions orientales[vi].

On ne peut donc pas dire que la jouissance toxicomaniaque soit interdite en tant que telle. On interdit une jouissance qui est à la fois solitaire, désocialisante et pourtant contaminante pour le socius. On feint de croire que si elle était purement privée, si le toxicomane usait seulement du droit sacré de propriété sur son corps et son âme, alors la jouissance, et même la plus menaçante, serait licite. Mais cette hypothèse est exclue a priori: le consommateur est un acquéreur, il participe donc au trafic, au marché et par là au discours public. Vous pourriez dire de l’acte toxicomaniaque, d’ailleurs, qu’il est structuré comme un langage. Il ne saurait donc être purement privé. Il menacerait ainsi d’entrée de jeu le lien social. On retrouve toujours, cette fois au moment même où elle est franchie de façon plutôt obscure et dogmatique, la précarité problématique de la limite entre le privé et le public. Les Lumières de la Raison (Aufklärung), définies par le motif de la publicité, par le caractère public de tous les actes de raison, sont d’elles-mêmes une déclaration de guerre contre la drogue.

En apparence, la limite privé/public se situerait autrement pour ce qu’on appelle la perversion sexuelle. En fait, les choses sont là aussi très retorses, mais puisque vous m’interrogiez tout à l’heure sur une certaine modernité du problème, limitons-nous en tout cas à une donnée que je crois absolument originale et ineffaçable de notre temps : l’apparition du Sida. Il ne s’agit pas seulement d’un événement affectant l’humanité sans limite, je veux dire à la surface de la terre, mais aussi dans l’expérience du lien social. Les modes, le temps et l’espace de cette contagion de la mort nous privent désormais de tout ce que le rapport à l’autre, et d’abord le désir, pouvait inventer pour protéger l’intégrité et donc l’identité inaliénable de quelque chose comme un sujet: dans son «corps» bien sûr, mais aussi dans toute son organisation symbolique, le moi et l’inconscient, le sujet dans sa séparation et son secret absolu. Le virus (qui n’est ni de la vie ni de la mort) peut avoir toujours déjà entamé n’importe quel trajet «intersubjectif». Étant donné le temps et l’espace, la structure des délais et des relais, aucun être humain n’est à l’abri du Sida. Cette possibilité est donc installée au cœur du lien social comme intersubjectivité. Il inscrit au cœur de ce qui voudrait se garder comme intersubjectivité duelle la trace mortelle et indestructible du tiers. Non pas du tiers comme condition du symbolique et de la loi mais du tiers comme structuration déstructurante du lien social. Comme déliaison sociale et même comme déliaison de l’interruption, du «sans rapport» qui pouvait constituer le rapport à l’autre dans sa prétendue normalité. Le tiers lui-même n’est plus un tiers et l’histoire de cette normalité exhibe mieux ses simulacres, comme si le Sida faisait tableau de son écorché. Vous me direz qu’il en a toujours été ainsi et je le crois. Mais le Sida assure une lisibilité massive, effective, quotidienne — sur tableau, justement ou sur écran géant - à ce que les discours canoniques dont nous parlions plus haut devaient dénier, étaient en vérité destinés à dénier, construits qu’ils étaient par cette dénégation même. Si j’ai parlé à l’instant d’événement et d’indestructibilité, c’est parce que nous savons déjà, dès l’aube de cette chose très nouvelle et si ancienne, que même si dans l’avenir (il y faudra au moins une génération) l’humanité contrôle le Sida, le traumatisme a irréversiblement affecté, jusque dans ses zones symboliques les plus inconscientes, l’expérience du désir et de ce qu’on appelle tranquillement l’intersubjectivité, le rapport à l’alter ego, etc.

Bon, j’interromps cette digression, vous pourriez me dire que là n’est pas notre sujet. Justement, s’il n’y a pas de théorème pour la drogue, c’est qu’il n’y a plus ici de sujet purement identifiable et délimitable. Retenons au moins ceci: le problème moderne de la drogue était déjà jugé indissociable, dans sa genèse et donc dans son traitement, du problème de la délinquance en général (et non seulement de la délinquance comme toxicomanie). Il est désormais indissociablement lié — et subordonné — à celui du Sida. Si on tient compte du fait que le phénomène du Sida ne pouvait être contenu, comme certains l’ont cru ou espéré, à la marge de la société (délinquance, homosexualité, toxicomanie), on a là, au-dedans du lien social, quelque chose qu’on voudrait encore considérer comme une poly-perversion déstructurante et dépolitisante. Un nœud ou un dénouement historique (historial!) sans doute original. Dans ces situations, les réactions (restructurantes et prétendument repolitisantes) sont dans une large mesure imprévisibles et peuvent reproduire les pires violences politiques.

En tout cas, si nous tentons de faire l’impossible et de limiter notre discussion à la drogue, vous savez que désormais, pour traiter tous ces problèmes, comme on doit le faire, simultanément et de façon coordonnée, on peut hiérarchiser, jouer le mal contre le pire, libéraliser la vente des seringues pour lutter contre la propagation du Sida, libéraliser l’éducation sexuelle comme on ne l’avait jamais fait auparavant, en préservatifiant tout le champ de visibilité sociale, à commencer par l’école et les media. Le Sida est en train de déplacer le front politique, le front du politique, les structures de la société civile et de l’État au moment où les gouvernements croyaient pouvoir s’organiser contre un ennemi identifiable, le contre-État international de la drogue. Et cela tient, en particulier mais non seulement, à ce fait que, comme je le lisais récemment dans Libération, « Le Sida s’accroche aux toxicos ».

 

On voit en Amérique latine, par exemple, des trafiquants de drogue organisés comme un État dans l’État. On entend les maires des grandes villes américaines, pour faire face à la délinquance, parler de «tolérance». Nous y revenons, tout cela est évoqué en termes de guerre, les grands trafiquants sont notoirement liés à l’extrême droite. Curieux paradoxe avec le toxicomane présenté comme marginal. La vente libre de la came? L’État dealer?

Jacques Derrida: Une remarque très brève. On en parle peu, mais l’opposition entre les régimes et les types de société devient ici plus paradoxale que jamais. Dans les sociétés dites socialistes, fondées sur la philosophie du travail et l’idéal de sa réappropriation par le travailleur, on doit masquer certaines formes de chômage ou d’improductivité mais aussi dissimuler les phénomènes de la drogue. Un livre écrit en Tchécoslovaquie révélait récemment l’étendue de la toxicomanie à l’Est, malgré la dureté des lois et des poursuites pénales (quand, à Prague, on avait fourré et fait semblant de découvrir de la drogue dans ma valise, à mon retour d’un séminaire interdit, j’ai appris en prison, après inculpation, qu’on ne s’en tirait jamais avec moins de deux ans d’incarcération ferme au moindre contact avec le monde de la drogue). Le Sida ne connaissant aucune frontière, comment feront ces régimes quand il leur faudra bien, comme en Occident, se montrer plus libéraux d’un côté pour mieux se défendre de l’autre, par exemple en libéralisant la vente des seringues? Et quand il leur faudra lier leurs polices, sur cette double filière, à la police internationale? Si on combine maintenant le virus du Sida avec celui des ordinateurs[vii], vous imaginez ce qui peut arriver demain sur les computers de l’Interpol et l’inconscient de la géopolitique. Que deviendra le métier de diplomate? Et d’espion? Ne parlons pas du soldat, nous ne pouvons pas plus distinguer aujourd’hui le militaire du civil que le privé du public.

Petite contradiction désormais secondaire: la production et le trafic de la drogue sont d’abord organisés, certes, par des régimes ou des forces de droite, par une certaine forme de capitalisme. Mais, en Europe occidentale, la consommation et un certain culte de la drogue se lient souvent à une idéologie confusément contestataire, voire gauchisante, alors que la brutalité de la politique répressive a en général les traits de la droite, voire de l’extrême droite. On peut, en principe, rendre compte de tous ces phénomènes. Ils ne sont déroutants qu’au premier abord. Dans ses donnes et dans ses limites, le code de ces paradoxes est promis à un séisme. Il y est en vérité déjà soumis. Mais par l’enregistrement, la traduction, la transcription d’un tel séisme, on ne peut que tenter, bien sûr, d’en amortir la menace. D’en faire l’économie. C’est toujours possible, ça marche toujours: dans une certaine mesure. Si irruptif que soit cet événement, il s’est annoncé avant même que nous puissions parler d’histoire et de mémoire. Le virus n’a pas d’âge.

 


 

[i] Art. L. 626. « Seront punis d’un emprisonnement de deux mois à deux ans et d’une amende de 2 000 F à 10 000 F, ou de l’une de ces deux peines seulement, ceux qui auront contrevenu aux dispositions des règlements d’administration publique concernant la production, le transport, l’importation, l’exportation, la détention, l’offre, la cession, l’acquisition et l‘emploi (je souligne, J.D.) des substances ou plantes ou la culture des plantes classées comme vénéneuses par voie réglementaire, ainsi que tout acte se rapportant à ces opérations (je souligne encore J.D.).»

[ii] Platon, Phèdre, texte établi et traduit par Léon Robin, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 1961, p. 88.

[iii] Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, Bd. IV. 1, Frankfurt/M., Suhrkamp, 1972, p. 409 et suiv.

[iv] Trad. de P. Leyris, Paris, Gallimard, 1990.

[v] «L’une des premières aventures du véritable nostos remonte [...] bien plus loin que l’époque barbare des caricatures de démons et de divinités magiques. Il s’agit de l’épisode des Mangeurs de Lotus, les Lotophages. Celui qui mange leur nourriture succombe comme celui qui écoute les Sirènes ou celui qui a été touché par la baguette de Circé. Mais ceux qui deviennent ainsi des victimes ne meurent pas: “ Les Mangeurs de Lotus ne firent aucun mal à nos compagnons.” Les seuls risques qu’ils encourent sont l’oubli et l’annihilation de leur volonté. La damnation les condamne uniquement à rester dans leur état primitif sans avoir à travailler et à lutter dans la “campagne fertile”: “Tous ceux qui mangèrent le lotus plus doux que le miel, ne songèrent ni à nous en faire le récit, ni à revenir; ils tentèrent de rester parmi les Mangeurs de Lotus, à cueillir des lotus, oubliant leur pays.”» Anéantissement de la volonté, improductivité (société de cueilleurs), non-travail, oubli comme oubli de la cité. Adorno et Horkheimer nouent fortement et justement tous ces motifs entre eux et par opposition, à l’histoire de la vérité ou de la rationalité occidentale. Ils en proposent aussi une lecture politique moderne: «Une telle idylle, qui nous fait penser au bonheur que procurent les stupéfiants dont usent dans les systèmes sociaux figés les membres des couches opprimées afin d’être en mesure de supporter l’intolérable, est inadmissible pour les partisans d’une raison autoconservatrice. Ce bonheur n’est en effet qu’une illusion, un état apathique et végétatif, misérable comme la vie des animaux et, dans le meilleur des cas, l’absence de conscience du malheur. Mais le bonheur recèle la vérité; il est essentiellement un résultat. Il se développe dans le dépassement de la misère. C’est ainsi que le héros malheureux qui ne peut accepter de rester chez les Lotophages est dans son droit. Il leur oppose ce qui est leur propre cause, la réalisation de l’utopie à travers le travail historique [...] » (La Dialectique de la raison, trad. fr. E. Kaufholz, Gallimard, 1974, p. 75-76). Une telle lecture me paraît convaincante, du moins à l’intérieur de la perspective générale du livre qui appellerait d’autres types de questions dans lesquelles je ne peux m’engager ici.

[vi] Op. cit., p. 76.

[vii] Je propose d’appeler télérhétorique ou métatélérhétorique l’espace général, et plus que général, dans lequel ces choses seraient traitées. Par exemple: l’usage dun mot «virus», dans le cas des ordinateurs, correspond-il à une simple métaphore? La même question peut se poser pour l’usage du mot «parasite». Le préalable à une telle problématique devrait concerner la rhétorique elle-même, comme structure parasitique ou virale: originairement et en général. Tout ce qui vient affecter le propre ou le littéral n’a-t-il pas, de près ou de loin, la forme du parasite ou du virus (ni vivant ni mort, ni humain ni réappropriable par le «propre de l’homme», ni subjectivable en général)? La rhétorique n’obéit-elle pas toujours à une logique du parasitage? ou plutôt: le parasite ne perturbe-t-il pas logiquement et normalement la logique? Si la rhétorique est virale ou parasitaire (sans être le Sida du langage, elle ouvre au moins la possibilité d’une telle affection), comment s’interroger sur la dérive rhétorique de mots tels que «virus», «parasite», etc.? D’autant plus que le virus informatique, comme l’autre, attaque aussi, et téléphoniquement, quelque chose comme le «code génétique» de l’ordinateur (Fabien Gruhier, «Votre Ordinateur a la vérole», Le Nouvel Observateur, 18-24 novembre 1988. L’auteur rappelle que les virus informatiques sont «contagieux» et «voyagent à la vitesse de l’électron dans les lignes téléphoniques... Il suffit d’être abonné à un réseau de télé-informatique pour se faire contaminer par un ordinateur d’Amérique, d’Asie... ou de Levallois-Perret »). On construit maintenant des «logiciels vaccins». Encore la question du pharmakon comme scène de famille et question du père : c’est un étudiant de l’université de Cornell, le fils d’un haut responsable de la sécurité électronique, qui a mis au point le virus «coupable» de cette «infection» (allons-nous mettre partout des guillemets, ces préservatifs du speech act, pour protéger notre langage contre la contamination?). Ladite infection computérale qui, greffée sur un Sida lui-même enté sur la drogue, est plus qu’une figure mondiale et moderne de la peste; nous savons qu’elle mobilise aujourd’hui tous les services de sécurité américains, y compris le FBI. Et aussi la DST et aussi la DGSE... Ceci pour relancer notre échange initial sur la délimitation des compétences. Qui délimitera la pertinence de ces questions? Au nom de quoi? Selon quels critères? Ces questions devraient affecter en retour tout ce que nous avons dit jusqu’ici de la toxicomanie. Je me permets de renvoyer à de nombreux lieux où j’ai tenté de traiter de l’alogique du parasite (par exemple: De la grammatologie, «La pharmacie de Platon», dans La dissémination. «Signature Événement Contexte», dans Marges de la philosophie, Limited Inc abc... [dans Limited Inc., Paris, Galilée, 1990] et passim).

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